Les causes de la guerre en Ukraine : de 1991 à 2022
Cet article est la deuxième partie d'une série, vous pouvez relire le premier ici.
La fin de la guerre froide, une occasion manquée
En 1990, le secrétaire d'état américain James Baker discute avec Mikhail Gorbatchev. Il veut l'accord des soviétiques pour que l'Allemagne réunifiée reste dans l'OTAN, autrement dit que la RDA, une fois absorbée par la RFA, change de camp. Pour le convaincre, Baker s'engage à ce que l'OTAN "ne s'étende pas d'un pouce vers l'Est." À cette époque en effet, le pacte de Varsovie existe encore.
Malheureusement, Gorbatchev ne demande pas que cet accord soit formalisé par écrit. Il se contente d'une promesse verbale. Du coup, de nombreux commentateurs n'hésitent pas à dire qu'elle n'a jamais existé.
C'est absolument faux et il est facile de le prouver. D'abord par le témoignage des acteurs de l'époque, comme Roland Dumas et Hubert Védrine, tous les deux anciens ministres des affaires étrangères français. Et aussi parce que les minutes des discussions, c'est-à-dire les transcriptions écrites d'échanges oraux, ont été conservées.
On a là un exemple flagrant de "deux poids deux mesures". Les engagements des autres doivent être respectés, mais ceux de l'Occident n'ont aucune valeur. Pire, on refuse de les reconnaitre.
Les pays de l'Est commencent donc à entrer dans l'Alliance : la Pologne, la République Tchèque et la Hongrie en 1999.
C'est là une faute politique majeure. Le raisonnement habituel est de dire que ces pays étaient souverains et avaient donc le droit de choisir d'entrer dans l'Alliance. C'est vrai, mais volontairement incomplet.
Car les pays de l'OTAN étaient eux aussi souverains. Ils avaient donc le droit de refuser l'entrée dans les pays de l'Est. Pourquoi l'auraient-il fait ? Pour respecter leur engagement d'une part et, d'autre part, éviter une extension vers la Russie d'une organisation perçue comme hostile.
Certes il est tout à fait compréhensible qu'après deux siècles d'annexion russe puis de régime communiste, les pays comme la Pologne ou les pays Baltes tiennent à assurer leur sécurité. Le problème est que cela relève de leur propre responsabilité. L'OTAN ne leur devait rien et n'était pas tenue de les intégrer.
D'ailleurs l'OTAN elle-même n'avait plus de justification après 1991. On l'a non seulement conservée, mais agrandie.
Ce choix implique maintenant que des pays comme la Grande Bretagne ou la France peuvent potentiellement être engagés contre leur gré dans une guerre nucléaire avec la Russie, à cause d'événements qui se produisent à plus de 2.000 km de leur frontière, dans des zones où ils n'ont aucun intérêt vital.
Mais les États-Unis souhaitaient l'élargissement, car cela leur ajoutait des vassaux supplémentaires et empêchait la reconstitution du bloc soviétique. Par ailleurs, situés de l'autre côté de l'Atlantique, ils se moquent de ce qui peut arriver en Europe car la distance les protège, tout au moins dans le cas d'une guerre conventionnelle.
L'OTAN s'agrandit donc, au bénéfice de l'Oncle Sam et au détriment des Européens.
La dégradation
Vladimir Poutine arrive au pouvoir en 2000. Chose incroyable si on y pense aujourd'hui, il envisage alors que la Russie entre dans l'OTAN elle aussi. George Robertson, ancien secrétaire général de l'OTAN, raconte que le président russe lui demande "quand l'Alliance comptait inviter la Russie à entrer". Robertson répond que c'est au pays de poser sa candidature. Poutine rétorque qu'il ne compte pas "faire la queue avec des pays sans importance".
Une réflexion arrogante certes, et méprisante pour des petits pays ramenés à quantité négligeable. Mais elle traduit aussi la vision russe. Le pays se voit toujours comme une grande puissance. On pourrait s'arrêter là et se dire qu'il n'avait qu'à ravaler sa fierté et suivre la même procédure que les autres. Mais il y a un sous-entendu important.
La clarification vient peu après lors d'une interview à la BBC. Poutine affirme qu'il n'exclut pas de rejoindre l'OTAN si les intérêts de la Russie sont pris en compte et surtout si elle est traitée comme un partenaire égal.
Or c'est bien là le problème. Et pour le comprendre, il faut savoir comment l'organisation fonctionne.
À l'intérieur il y a deux statuts : celui des Etats-Unis, et celui des autres. L'Amérique décide, les autres exécutent. Tout membre de l'OTAN voit son armée placée sous commandement militaire américain. Les règles, les procédures et même souvent le matériel sont imposés par l'oncle Sam.
Pour les américains, c'est normal, vu que leur budget militaire représente deux fois celui de tous les autres membres réunis.
La Russie demandait à ne pas être soumise au contrôle des États-Unis. La taille du pays et de son armée, la deuxième du monde à l'époque, rendaient cela complètement inacceptable au plan politique. L'OTAN avait été créée à l'origine pour la défense contre l'Union soviétique, dont la Russie était l'héritière. Elle ne pouvait pas en devenir membre et se retrouver sous la tutelle militaire de son ancien ennemi.
Cela aurait été une humiliation inouïe. On peine à comprendre que les diplomates et historiens occidentaux n'aient pas su expliquer cela à leurs gouvernements.
Les Russes pensaient même mériter un statut de co-dirigeant à l'égal de celui des Etats-Unis. Cela aussi était inacceptable, notamment pour les pays de l'Est, qui refusaient que leur ancien occupant puisse avoir un droit de regard sur leur sécurité.
Il aurait donc fallu chercher un compromis. L'Amérique aurait pu renoncer à son rôle dirigeant et tous les pays avoir un statut équivalent dans l'organisation.
Le problème est que les Américains ne l'entendent pas de cette oreille. Pour eux, l'OTAN regroupe les états qu'ils protègent en échange de leur alignement politique, autrement dit leur soumission. J'en ai d'ailleurs parlé dans un autre article. Pas question de faire une exception qui entamerait leur suprématie.
De plus, dans l'esprit des Américains, les Russes ont perdu la guerre froide. Pour eux, cela équivaut à une défaite militaire. Et celui qui perd une guerre n'a aucune exigence à avoir. Or ce raisonnement est profondément choquant. Le régime communiste n'a pas perdu puisqu'il n'y avait pas de guerre. Il s'est effondré de lui-même, victime de sa propre aberration et non par l'action de puissances extérieures. Cela n'entraîne aucun devoir, aucune dette de la Russie envers l'Occident.
Ici l'impérialisme combiné à la culture manichéenne et moralisatrice des Etats-Unis les a empêchés de voir la main tendue d'une nation qui ne demandait qu'à se relever. Ajoutez à cela l'inculture historique des Occidentaux, incapables de se mettre à la place de l'autre, et une occasion unique d'enterrer les conflits en Europe a été perdue.
La rupture
En 2004, l'Alliance Atlantique connaît un nouvel élargissement, bien plus grand que le précédent : les pays baltes (Estonie, Lituanie et Lettonie), la Roumanie, la Bulgarie, la Slovaquie et la Slovénie.
De son côté l'Ukraine connaît sa première révolution, dite Révolution Orange. Le pays est à l'époque extrêmement partagé entre le camp occidental d'un côté et le camp russe de l'autre. L'élection présidentielle voit donc s'affronter un candidat pro-russe, Viktor Ianoukovitch, et un autre pro-occidental, Viktor Iouchtchenko. Des accusations de fraude électorale au profit du premier, quoique jamais démontrées de façon certaine, déclenchent un mouvement populaire qui porte le second au pouvoir. Je dis "jamais démontrées" car on va voir pourquoi ensuite.
Faisant le constat que l'OTAN se rapproche, Vladimir Poutine prévient que cela ne restera pas sans conséquences. C'est le fameux discours de 2007 à Munich, pendant lequel on voit le sénateur américain John McCain sourire en coin, comme si la parole du président russe n'avait aucune importance.
En 2008, l'OTAN déclare que l'Ukraine et la Géorgie ont "vocation" à l'intégrer. Toutefois, à la demande de la France et de l'Allemagne, aucun calendrier n'est donné, sans doute parce qu'elles comprennent qu'il y a là une véritable provocation.
La Russie réagit peu de temps après en envahissant la Géorgie. Pour l'Occident c'est un choc. Poutine impose sa volonté par la force. Mais la Géorgie est un tout petit pays, qui n'a pas de ressources naturelles importantes ni de poids géopolitique. Alors la réaction est limitée, tout au plus quelques condamnations verbales.
En 2010, nouvelles élections présidentielles en Ukraine. La plupart des observateurs s'accordent pour dire qu'elles ont été menées de façon parfaitement démocratique. Elle porte au pouvoir Viktor Ianoukovitch, le candidat pro-russe. C'est pour cela qu'on peut douter que son camp ait eu besoin de frauder en 2004. Parmi ses mesures importantes, il prolonge la location à la marine russe de la base de Sébastopol en mer Noire.
Puis en 2013, Ianoukovitch refuse de signer un accord d'association avec l'Union Européenne et lui préfère un autre avec la Russie. C'était logique puisque, comme on l'a dit, il a été élu sur un programme pro-russe.
C'est alors qu'un mouvement "spontané" s'organise à Kiev sur la place Maïdan. Il réclame le départ du président et une politique pro-européenne. Après de nombreux affrontements entre les manifestants et les forces de l'ordre, Ianoukovitch fuit en Russie et un gouvernement pro-occidental prend le pouvoir.
Aujourd'hui cet aspect de l'histoire ukrainienne est très difficile à commenter. Pourquoi ? Parce que les Etats-Unis ont peut-être joué un rôle important dans cette "révolution". Ils n'ont pas pu la créer de toute pièce, car il y avait réellement une moitié de la population ukrainienne qui regardait vers l'Occident.
Mais il est possible qu'ils aient organisé, financé et transformé en coup d'état ce qui, au départ, était simplement un ressentiment populaire. Il n'existe de cela aucune preuve formelle, mais plusieurs faits abondent dans ce sens.
Ce ne serait pas la première fois que les États-Unis tentent de renverser un pouvoir existant, s'attaquant même parfois à des dirigeants élus démocratiquement : l'opération Ajax en Iran (1953), le président du Guatemala en 1954, le président congolais en 1960, le président sud-vietnamien en 1963, l'opération Brother Sam au Brésil (1964), le président chilien en 1970, etc.
En témoigne la déclaration de Victoria Nuland, secrétaire d'État adjointe américaine, qui affirme le 13 décembre 2013 que les États-Unis ont dépensé 5 milliards de dollars dans ce pays en 22 ans pour, notamment, "promouvoir la démocratie".
Puis une conversation enregistrée en février 2014 entre cette même Victoria Nuland et l'ambassadeur américain à Kiev, Geoffrey Pyatt, montre qu'ils discutaient de la composition du gouvernement ukrainien comme s'il leur appartenait d'en choisir les membres. Ils faisaient aussi peu de cas de l'Union européenne ("Fuck the EU !").
Par ailleurs le mouvement de Maïdan s'est radicalisé suite à des tirs de snipers ayant fait officiellement des dizaines de morts. Les tueurs ont longtemps été présentés comme des forces spéciales du gouvernement Ianoukovitch.
Ivan Katchanovski, professeur à l'Université d'Ottawa, a remis cette thèse en cause, appuyé par de grands médias comme les télévisions allemande ARD, britannique BBC News ou italienne Canale 5. Mais Wikipedia (que je cite souvent, faute de mieux, mais dont les articles ne sont pas des modèles d'objectivité) les accuse de complotisme. Alors qui a fait tirer sur la foule ? Mystère.
Quoi qu'il en soit en 2014, la Russie profite du chaos ukrainien pour s'emparer de la Crimée. Des soldats sans insigne prennent le contrôle des points stratégiques et annoncent leur allégeance à Moscou. Ils reçoivent un bon accueil de la population.
Et c'est logique, car même si les occidentaux n'arrivent pas à l'admettre, la Crimée est russe et l'a toujours été. Comme expliqué auparavant, elle a été rattachée à l'Ukraine par Nikita Khrouchtchev. Environ 10% de la population est Tatare, un peuple d'origine turque. Et 60% sont russes. La très grande majorité de la population parle la langue de Pouchkine.
Au même moment, dans l'Est du pays, une autre zone fait sécession. Il s'agit de deux régions situées dans le bassin du Donbass, autour des villes de Donetsk et Louhansk. Ils organisent des référendums locaux, bien évidemment non reconnus par le pouvoir ukrainien, et proclament leur indépendance.
Quelles sont leurs motivations ? D'abord le statut de la langue russe. Peu de temps auparavant, le parlement ukrainien avait voté une loi qui n'a jamais été promulguée. Elle faisait de l'ukrainien la seule langue officielle du pays et réduisait le russe au rôle de langue régionale.
Encore une faute politique, tellement incompréhensible qu'il pourrait s'agir d'une provocation délibérée. Franchement, est-ce qu'on imagine la Belgique décider que le flamand est la seule langue officielle et que les francophones vont devoir le parler ?
Pourtant cette loi est "oubliée" ou minimisée par la presse occidentale, toujours partiale. Si elle n'est pas promulguée, c'est pour tenter d'apaiser les tensions. Mais le cap donné par le pouvoir est clair : à terme, la langue russe va perdre son statut.
Les séparatistes réclament aussi une fédéralisation de leur région, c'est-à-dire l'autonomie interne, et un accord de libre-échange avec la Russie. Leur région dépend pour l'essentiel du commerce avec ce pays, et ils craignent qu'une entrée dans l'Union Européenne ne les ruine.
Là aussi cette "révolution" a sans doute été beaucoup aidée, mais cette fois-ci par la Russie. Les séparatistes auraient reçu des armes de Moscou, et leurs premiers dirigeants sont même russes. C'est le début d'une guerre avec le pouvoir de Kiev qui fera environ 14.000 morts jusqu'en 2022.
Puis le 21 février 2022, Vladimir Poutine annonce qu'il reconnaît les deux républiques séparatistes. Il explique que pour lui l'Ukraine n'existe pas et a été créée ex-nihilo sous l'URSS.
Trois jours après, la Russie envahit l'Ukraine et désigne cela sous le nom "d'opération militaire spéciale".
La suite dans un prochain article.