Les causes de la guerre en Ukraine : de l'antiquité à la chute de l'URSS
Le mois dernier, la Russie a envahi l'Ukraine. Pour la seconde fois depuis 1945, une guerre de grande ampleur se déroule sur le sol européen, après la guerre de Yougoslavie des années 1990.
Elle n’oppose pas seulement deux armées mais deux narratifs. Le narratif russe, d'abord, présenté en Occident comme de la propagande, et le narratif occidental, qui comme nous allons le voir, mérite également ce qualificatif. Car depuis le tournant du XXIème siècle, les relations entre la Russie et l'Occident se dégradent. Et cela s'accompagne de mensonges de part et d'autre qu’il importe de rectifier.
Je vous propose donc un retour chronologique sur les raisons profondes du conflit ukrainien et la réalité qui se cache derrière. Et je vous préviens, c'est beaucoup plus complexe que le résumé manichéen qu'en font les chaînes d'information en continu.
Pour cette raison, il va falloir plusieurs articles pour aller jusqu'au bout.
Les origines de l'Ukraine
Vladimir Poutine nous dit que l'Ukraine n'existe pas. Que lui répondent les historiens ?
Au Vème siècle, un nouveau peuple d'origine indo-européenne apparaît à l'est de l'Europe. Ce sont les Slaves, occupant des territoires immenses et progressant de l'est vers l'ouest. Ils parlent une langue commune, le vieux slave. Ils vont se diviser en plusieurs entités autonomes. Celles-ci vont progressivement s'individualiser jusqu'à former des nations distinctes.
A l'ouest on trouvera les Polonais, les Tchèques, les Slovaques, au sud les Serbo-Croates, les Slovènes, les Monténégrins, les Macédoniens et les Bulgares.
A l'est, tout au moins au début, il n'y a qu'un seul peuple, les Slaves orientaux. Au départ ils vivent dispersés, sans unité politique. Les vikings scandinaves ou "varègues" fondent un état en 880, la "Rus de Kiev", qui englobe ce qui est aujourd'hui la Russie à l'ouest de l'Oural, le nord de l'Ukraine et le Bélarus, auparavant appelé Biélorussie.
En 988, le Grand Prince (sorte de roi) Vladimir Ier choisit de se convertir à la religion orthodoxe, une façon pour lui de se rapprocher de l'Empire Byzantin, à l'époque une puissance majeure. Le pays connait alors une phase de prospérité. Puis, à la mort de Iaroslav le Sage en 1054, les prétendants à sa succession entrent en conflit. Le pays se fragmente entre des petits états rivaux, et la région s'appauvrit. Profitant de la situation, des puissances étrangères la partagent en trois zones. Chacune va engendrer un peuple distinct, avec une langue et une culture propre.
La partie est, la Moscovie, est occupée par l'Empire mongol en 1240 et ne parvient à s'en libérer que vers 1500. Elle deviendra la Russie moderne. Le Grand-duché de Lituanie s'empare en 1240 de la partie ouest, et en 1362 de la partie sud, avant de fusionner lui-même avec la Pologne en 1569. L'ouest formera la Biélorussie, et le sud l'Ukraine.
C'est là que l'histoire devient intéressante. Regardez une carte, et imaginez une ligne droite reliant Chisinau en Moldavie, à Kharkov. Initialement, les ukrainiens n'occupent que le territoire situé grosso modo au nord de cette ligne. Mais à partir des années 1400, pour échapper au servage imposé par les polonais, une minorité de la population s'enfuit vers la partie située au sud. Elle la baptise les "Champs Sauvages".
Pourquoi aller à cet endroit ? Parce que la région n'est à l'époque sous le contrôle d'aucun état, et presque inhabitée. Personne ne le revendique car elle sert de tampon entre la Pologne à l'ouest, la Russie à l'est et le Khanat de Crimée au sud. Il faut dire qu'elle présente de nombreuses zones marécageuses où une armée régulière évite de s'aventurer.
Les nouveaux arrivants seront plus tard appelés cosaques, un mot venant du turc kazak ("homme libre", ou "vagabond"), qu'on retrouve notamment dans Kazakhstan. Ils s'organisent sous forme de groupes paramilitaires et relativement démocratiques. Ils vivent de la chasse, de la pêche, et du pillage des villes et des navires ottomans.
Tout cela dure jusqu'en 1648. Cette année-là, les cosaques s'allient aux Tatars de Crimée et attaquent la Pologne, qui subit d'abord plusieurs défaites militaires. Un état cosaque indépendant est proclamé, l'Hetmanat. Mais les polonais se ressaisissent et décident d'écraser une fois pour toute le territoire rebelle. C'est là que les Tatars trahissent leurs alliés et les abandonnent brutalement.
Pour éviter de disparaitre, les cosaques s'allient au Russes en 1654. Un traité est signé, mais il est interprété différemment par les deux parties. Les cosaques y voient un accord temporaire d'entraide militaire. Mais pour les russes, c'est un acte d'allégeance permanent qui reconnait leur souveraineté.
Ces derniers interviennent donc contre les polonais, mais la guerre est plus difficile que prévue. Un traité de paix est signé en 1667, et c'est une seconde trahison pour les cosaques. Celui-ci coupe le territoire ukrainien en deux, la frontière étant le fleuve Dniepr. La rive gauche devient russe. La rive droite redevient polonaise.
L'état cosaque, que les russes appellent "Petite Russie", perd progresssivement son autonomie avant d'être aboli en 1764. En 1783, les russes chassent les ottomans et s'emparent de tous les "Champs sauvages" et de la Crimée.
Ces deux régions subissent alors une colonisation russe soutenue, à laquelle s'ajoute des étrangers comme les grecs, les bulgares, etc. Elle transforme totalement l'identité locale : les cosaques sont noyés dans une masse de nouveaux arrivants et disparaissent par assimilation.
Et lorsque la Pologne est partagée à son tour en 1772, la Russie récupère la rive droite du Dniepr. Tout le territoire de l'Ukraine moderne est alors russe jusqu'en 1917, hormis une partie de la Galicie à l'extrême ouest, sous contrôle autro-hongrois de 1772 à 1918.
Après la défaite russe face à l'Empire allemand en 1917, l'Ukraine devient brièvement indépendante. Mais une guerre civile se déclenche, au terme de laquelle la russie communiste annexe à nouveau le pays. En 1922, l'URSS est fondée.
En 1954, le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev décide de rattacher la Crimée à l'Ukraine. Ce changement est sans impact immédiat pour les habitants car il s'agit d'une simple révision des frontières administratives internes du pays. Les conséquences viendront bien plus tard.
Fin 1991, le régime communiste s'effondre. Les dirigeants russes, ukrainiens et biélorusses se réunissent à Minsk et prennent deux décisions fondamentales. La première est que l'Union soviétique disparait. La seconde est que ses divisions administratives internes serviront de frontières aux états qui la remplacent.
Le problème des frontières
Ce choix a le mérite de la simplicité et de la rapidité. Mais il emporte une conséquence importante. Les frontières administratives de l'URSS avaient été dessinées sans aucune prise en compte de la répartition des populations. Ce n'était pas un problème tant qu'il s'agissait de divisions internes. Ça le devient le jour où elles se transforment en frontières internationales.
Prenons un exemple qui parle aux français. Pendant des siècles, la région de Nantes a fait indéniablement partie de la province de Bretagne. Mais sous la Révolution, elle prend le nom de département de Loire-Atlantique, et en 1956 on la détache de la nouvelle région Bretagne. Si cette dernière prenait son indépendance, ses limites administratives devenant des frontières internationales, la Loire-Atlantique resterait donc en France. Le nouvel état aurait alors le droit de revendiquer ce territoire, au nom de l'histoire et de la culture.
Sur le moment, tout le monde s'est félicité que la fragmentation de l'Union soviétique se fasse sans verser une goutte de sang. Malheureusement, les problèmes non réglés à cette époque ont ressurgi plus tard.
Car le tracé incorrect des frontières a engendré le problème des minorités russes. Sous l'URSS, les ukrainiens qui s'identifiaient comme russes pouvaient se dire qu'ils étaient les citoyens majoritaires de l'une des deux super-puissances mondiales.
Mais lorsqu'elle disparait le 31 décembre 1991, ils se retrouvent, en l'espace d'une nuit, membres d'une minorité linguistique d'un pays pauvre et insignifiant sur la scène internationale. Le même genre de traumatisme vécu par les autrichiens et les hongrois en 1918, mais en pire. Le ressentiment qui en découle n'est pas pour rien dans la difficulté d'une partie des russophones d'Ukraine à adopter leur nouvelle patrie.
Certains rappellent que le référendum d'indépendance du pays, le 1er décembre 1991, a donné une victoire du "oui" à plus de 90%, et que celui-ci a été majoritaire même dans les régions russophones.
Cependant il faut se replacer dans le contexte de l'époque. Le fait que la Crimée, par exemple, a voté "oui" à 54%, soit beaucoup moins que la moyenne nationale, n'implique pas qu'elle souhaitait quitter la Russie. Ce qu'elle voulait avant tout, c'était se séparer de l'URSS (qui à ce moment là existe encore), autrement dit du communisme.
La suite dans un prochain article.