Jean-Luc Durand

Les causes de la guerre en Ukraine : analyse et conclusions

Cet article est la troisième et dernière partie d'une série, vous pouvez relire la première ici et la deuxième ici.

À ce stade nul ne peut dire combien de temps cette guerre va durer. Ce que l'on peut voir, c'est que d'un côté on a la Russie, un pays aux ressources immenses et une population relativement nombreuse. S'il y a bien une nation qui peut être totalement indépendante du monde, c'est elle. Le territoire russe fournit des hydrocarbures, donc de l'énergie, des métaux pour construire des armes et de la nourriture pour alimenter une population.

De l'autre on a un état beaucoup plus petit, divisé, mais qui combat sur son propre territoire et bénéficie de la "prime du défenseur". Cela signifie qu'il lui faut beaucoup moins d'effectifs que l'attaquant. Est-ce que cela suffira pour résister ? Il est trop tôt pour le dire.

À ce stade il est temps de tirer les conclusions de ce qu'on a vu plus haut. Je vous propose d'abord de voir ce qu'est réellement l'Ukraine et ensuite en quoi ce pays est aujourd'hui la victime des rivalités des grandes puissances.

L'Ukraine est-elle une vraie nation ?

Que dit la Russie ? Que l'Ukraine n'existe pas. Que c'est un morceau de son territoire qu'on cherche à lui enlever, en lui inventant une culture propre. Que dit l'Occident ? Que l'Ukraine existe mais qu'elle est un pays majoritairement homogène, et que toute minorité russe ayant des revendications est une manipulation orchestrée par Moscou.

De fait, comme on l'a vu, il existe bien un peuple ukrainien, avec sa langue et son histoire, qui s'est forgé au fil des siècles, comme tant d'autres, dans la lutte contre la domination étrangère. Au premier, c'est donc le narratif occidental qui est dans le vrai.

Sauf que ce peuple a deux composantes qu'on ne peut en aucun cas ignorer.

Globalement, la partie située au nord de notre ligne Chisinau-Kharkov parle ukrainien et se sent totalement étrangère à la russie. La partie sud, au contraire, parle russe et ressent une grande proximité culturelle et politique avec le pays des tsars, voire à certains endroit s'identifie comme totalement russe.

Considérer l'Ukraine comme un état-nation homogène à la française est donc une erreur qui nie la réalité ethnique de ce pays, mais une erreur qui arrange beaucoup de monde. Elle permet notamment de refuser toute légitimité aux séparatistes, du Donbass comme de la Crimée.

Pire, la frontière réelle entre les deux zones est floue. A la différence de la Suisse ou de la Belgique, on ne passe pas en un kilomètre d'une aire linguistique à une autre. Le taux de russophones, très faible à l'ouest du pays, augmente progressivement quand on va vers l'est.

Il est donc impossible de définir une limite qui convienne à tout le monde : où que l'on place la "frontière", il y aura des secteurs qui revendiqueront leur appartenance à l'autre côté. La ligne Chisinau-Kharkov citée plus haut est purement indicative.

Par ailleurs, on entend souvent que l'Ukraine n'a jamais été indépendante avant 1991. Factuellement, c'est faux, car cela a été le cas de 1648 à 1654, et de 1917 à 1921. Il est vrai que le total n'est que de dix ans, donc pas énorme pour une nation vieille de sept siècles. Mais cela ne peut permettre de nier l'existence d'un sentiment national, car cela n'a tout simplement rien à voir. Un peuple peut tout à fait avoir son identité propre sans jamais avoir eu son état indépendant.

L'Ukraine a-t-elle été, comme l'affirme Vladimir Poutine, "entièrement créée par la Russie" ? Certainement pas, car son histoire a commencé bien avant le début de la tutelle russe. Mais on doit admettre que le peuple ukrainien a été considérablement façonné par son occupant. Cela a créé des liens terriblement complexes qu'il ne faut pas ignorer ou minimiser.

Des millions d'Ukrainiens ont des liens familiaux, des amis ou des origines en Russie, même parmi les ukrainophones. Qu'un habitant de Crimée, de Donetsk ou de Louhansk souhaite le rattachement à la Russie est tout à fait compréhensible au vu de son histoire.

Par conséquent, la thèse russe et la thèse occidentale sont toutes les deux vraies. L'Ukraine existe en tant qu'état distinct, mais tel un frère siamois, elle a un lien quasi structurel avec la Russie.

Le choc de deux empires

Les historiens du futur diront sans doute qu'il y a eu une incompréhension majeure entre le camp occidental et le camp russe.

Depuis la fin de l'URSS, les américains sont ivres de leur toute puissance. Plus aucun pays ne peut leur résister sur la planète. Le capitalisme semble avoir triomphé partout. Un tel contexte les pousse à l'arrogance et au refus du compromis.

Côté russe, on n'accepte pas le terrible déclassement de 1991. Et ce n'est pas être "pro-Poutine" que de dire que ça se comprend. À la différence des Autrichiens en 1918, la Russie reste le plus vaste pays du monde, la plus grande force nucléaire du monde (en nombre d'ogives) et, sur le papier, la deuxième ou troisième plus grande armée du monde. N'être malgré cela qu'une puissance moyenne est assez dur à admettre.

La bonne solution serait de tendre la main à la Russie. De signer des accords économiques avec elle et, à défaut de la faire entrer dans l'OTAN, un accord de défense et de sécurité en Europe très solide, qui lui reconnaisse un rôle particulier. Et surtout d'avoir une vraie volonté de réconciliation.

Mais cela n'est pas dans l'intérêt des Etats-Unis, qui ne souhaitent qu'une chose, rester la première puissance mondiale. Une position dont ils tirent des bénéfices immenses, dont on parlera dans un autre article.

Pour cela ils veulent à tout prix empêcher la création d'une zone économique qui rassemblerait les énormes ressources naturelles russes avec les capitaux et les technologies de l'Europe de l'ouest. Une telle alliance serait un concurrent redoutable pour l'oncle Sam, contre laquelle il ne pourrait pas brandir l'éternel argument de la défense de la démocratie.

C'est ce qu'explique Zbigniew Brzeziński, ancien conseiller à la sécurité nationale du président Jimmy Carter, dans son livre Le grand échiquier.

Pour le dire dans une terminologie qui rappelle l'époque plus brutale des anciens empires, les trois grands impératifs de la géostratégie impériale consistent à : prévenir la collusion entre les vassaux et maintenir leur dépendance sécuritaire, garder les tributaires dociles et protégés, et empêcher les barbares de s'allier.

Ici les « vassaux » désignent l'Europe et le Japon, tandis que les « barbares » désignent les puissances d'Asie comme la Russie, la Chine ou l'Inde.

En clair, le bon vieux principe de diviser pour régner.

De leur côté, l'intérêt des Russes est de reconstituer leur traditionnel glacis de sécurité, c'est-à-dire un ensemble d'états frontaliers qui les protègent d'une invasion, puisqu'ils n'ont pas de protection naturelle comme une chaîne de montagne par exemple. Et leur objectif à long terme est de redevenir une superpuissance majeure, comparable à ce qu'était l'URSS.

Là aussi c'est faire peu de cas de l'intérêt des autres. Mais dans le monde des grandes puissances, c'est chacun pour soi. Et l'Occident démocratique ne donne pas l'exemple.

Attaquer l'Ukraine est donc pour la Russie un moyen de soumettre un pays dont une partie de la population voulait se rapprocher du camp adverse.

Pour les Etats-Unis, créer les conditions d'une guerre entre la Russie et l'Ukraine, c'est démontrer le danger que la première représenterait et souder toute l'Europe derrière eux.

D'ailleurs, le fait que l'Ukraine ne se soit pas effondrée après l'attaque, et notamment l'échec des Spetsnaz (commandos d'élite russes) dans leur tentative de s'emparer de l'aéroport de Kiev, montre que tout était prêt pour y faire face.

En effet, après la capture de la Crimée en 2014, les Etats-Unis ont mis en place le Joint Multinational Training Group-Ukraine (JMTG-U). Des conseillers américains, britanniques et canadiens sont venus en Ukraine former les troupes ukrainiennes et les préparer à une intégration de fait dans l'OTAN.

Toute la doctrine de l'armée ukrainienne a été revue : le vieux concept soviétique de l'obéissance absolue aux ordres a été remplacé par l'incitation à l'autonomie et à l'initiative sur le terrain. Les Ukrainiens ont été formés aux méthodes modernes : embuscade, camouflage, communications cryptées, etc.

Et surtout l'armée ukrainienne a passé près de huit ans à acquérir de l'expérience dans les combats au Donbass. Elle était donc prête à une attaque russe, et grâce au renseignement américain, il n'y a eu aucun effet de surprise.

Les conséquences économiques

La guerre en Ukraine est un véritable jackpot. Pour qui ? Les américains, évidemment. Pour la Russie, elle est moins coûteuse que prévue, du moins si elle ne dure pas trop. Et qui se fait totalement flouer ? L'Europe bien sûr.

On parle d'interdire l'importation du gaz russe. Mais cela se retournera contre l'Union Européenne. Le coût de son énergie explosera. Donc la compétitivité de ses entreprises diminuera, ce dont se félicitent déjà leurs concurrentes américaines ! Quand on ne produit pas une matière première indispensable, on évite de se couper de son principal fournisseur. Surtout s'il y a peu d'alternatives.

Mais il n'y a pas que les hydrocarbures. Les entreprises européennes ont aussi massivement fermé leurs succursales en Russie. Renault vient d'annoncer la vente de sa filiale locale, l'ex-entreprise d'état soviétique Avtovaz, pour... un rouble symbolique, après avoir consacré des milliards d'euros à la moderniser. Les médias et les réseaux sociaux font déjà pression, avec appel au boycott de ceux qui prétendent rester.

Et qui va compter les billets ? L'Amérique bien sûr. Le gaz de schiste américain, hors de prix, risque d'être exporté vers l'Europe. Un jackpot, je vous dis. Et une incohérence totale car l'UE interdit chez elle la fracturation hydraulique, mais va importer les hydrocarbures qu'elle a permis ailleurs.

Mieux, la guerre va soutenir l'énorme industrie d'armement d'outre-Atlantique. Pour aider l'Ukraine, il va bien falloir passer des commandes massives, puisque les réserves (notamment en munitions) des États occidentaux sont toutes très faibles.

Le deuxième gagnant probable est l'Azerbaïdjan. On prétend faire la guerre à la Russie parce que c'est un pays non démocratique, et on créé une "Plateforme de l'UE pour l'énergie" (un groupe de discussion avec des pays producteurs) à laquelle participe un régime notoirement dictatorial, que l'on va enrichir en lui achetant du gaz. Si ce n'est pas la victoire des intérêts sur la moralité, je ne sais pas ce que c'est.

Pendant ce temps-là, la Russie bénéficie paradoxalement des sanctions qui prétendaient l'abattre. La hausse du prix du pétrole, entraînée par l'arrêt des importations européennes, fait exploser les revenus de Moscou. C'est ce qu'on appelle se tirer une balle dans le pied.

Les entreprises occidentales qui quittent le pays laissent derrière elles des filiales en ordre de marche. Elles sont récupérées pour trois fois rien par des oligarques russes, assurant l'autonomie industrielle du pays et privant l'Europe de l'ouest, et notamment la France, des bénéfices qu'elle aurait dû tirer de ses investissements précurseurs en Russie dès les années 1990.

Bref cette guerre est une faillite économique et morale pour l'Europe. Elle est le triomphe de la maîtrise géopolitique des Etats-Unis, et la démonstration de la naïveté, voire de la bêtise, des Européens.

Le double standard occidental

La Russie ne veut pas de la Biélorussie, de l'Ukraine et de la Géorgie dans l'OTAN, car ce sont des pays frontaliers. Elle aurait bien aimé qu'il en soit de même pour les pays baltes. Comme vu plus haut, l'Occident répond qu'un état souverain a le droit d'entrer dans les alliances qu'il souhaite. Et que la Russie n'a pas à décider ce que font ses voisins, ce qui reviendrait acter leur vassalitation et à lui reconnaître une "zone d'influence".

Ce raisonnement est tout à fait valable en théorie, hormis un petit détail : le camp qui défend cette thèse ne l'applique pas à lui-même. Les États-Unis non plus n'ont jamais accepté la moindre menace ou état hostile proche de leur territoire. On se souvient de leur réaction en 1962 lorsque les soviétiques avaient installé des missiles nucléaires à Cuba.

Imagine-t-on ce qui se passerait si le Canada ou le Mexique signaient un accord militaire avec la Chine, et que des soldats chinois commençaient à s'installer le long de la frontière américaine ? L'US Army interviendrait immédiatement, bien sûr.

C'est pourquoi de nombreux pays, notamment du tiers-monde, reprochent à l'Occident son double discours : il prétend imposer aux autres des lois dont il s'estime lui-même délié. En l'espèce aucun pays occidental ne doit jamais être menacé, mais les autres nations de la planète doivent accepter un ennemi potentiel à leurs frontières.

L'Occident répond qu'il ne menace pas la Russie. On veut bien faire semblant de le croire, je dis "faire semblant" car un changement de régime en Russie est souhaité publiquement par tous les dirigeants occidentaux, ce qui n'est pas spécialement amical.

Mais dans ce cas pourquoi conserver l'OTAN et même y admettre de nouveaux membres ? Une alliance défensive signifie que l'on craint une attaque. Mais une attaque de qui ? Le seul attaquant potentiel crédible est évidemment la Russie.

Donc les pays d'Europe de l'Ouest prétendent assurer leur sécurité tout en reprochant à la Russie de s'inquiéter de la sienne. Cela semble contradictoire n'est-ce pas ?

Oui, sauf si on considère que, par nature, une démocratie est pacifique et une dictature dangereuse. C'est encore le fameux deux poids deux mesures : les règles s'appliquent à tous les états, sauf à l'Occident, parce qu'il est "démocratique".

Cette hypocrisie s'accompagne d'une propagande qui n'a rien à envier à celle de Poutine. En Russie, la presse est muselée. En Occident, le moins qu'on puisse dire est qu'on y réfléchit. Les accusations de "propagande russe" sont partout et les appels à fermer des médias ou des comptes sur les réseaux sociaux se multiplient.

C'est un phénomène habituel en temps de guerre, chaque camp développe un discours pour justifier sa participation. La Russie parle de "dénazifier" l'Ukraine.

Celui de l'OTAN présente l'attaque russe comme l'agression d'une démocratie pacifique par une dictature impérialiste. Comme on l'a vu, c'est beaucoup plus compliqué que cela. Mais tout le contexte historique, ethnique et géopolitique vu plus haut est ignoré ou dissimulé, et ceux qui le rappellent sont traités de "pro-russes".

Les valeurs, quelles valeurs ?

Un conflit armé est un toujours un drame. La vie humaine est, du moins à mes yeux, la chose la plus précieuse au monde, et la mettre en danger doit être évité à tout prix.

Mais ne soyons pas naïfs : les mêmes qui condamnent une guerre à un endroit en soutiennent une autre ailleurs. Les Etats-Unis trouvent l'invasion russe insupportable, mais n'ont pas hésité à attaquer eux-mêmes des dizaines de pays différents depuis 1945. Je traiterai d'ailleurs de ce sujet dans un article dédié, tellement la liste est longue.

Aujourd'hui, on atteint le summum du cynisme, car l'Amérique fait une guerre par procuration. Grâce aux Ukrainiens, ils combattent Poutine sans perdre un seul soldat. C'est ce que l'on appelle les "valeurs" de la démocratie.

Dire cela n'est pas "soutenir la russie" mais seulement pointer une évidence. Il n'existe pas de "camp du bien" ou de "camp de la démocratie". La fameuse formule du Général de Gaulle, "les états n'ont pas d'amis, seulement des intérêts", est parfaitement adaptée ici. Il y a un camp, le camp occidental, qui n'a pas les mêmes intérêts que le camp russe. Mais comme il ne peut pas le reconnaître publiquement, il présente son action comme motivée par des idéaux démocratiques.

Répétons le, une démocratie n'a pas raison par nature face à une dictature. La forme du pouvoir d'un pays n'implique pas que ses arguments ou ses actes soient légitimes ou illégitimes. C'est pourtant ce que les grands médias, relais de l'idéologie pro-américaine, cherchent à nous faire croire. Nous empêcher de réfléchir pour que nous nous pensions simplement que "l'Occident a toujours raison parce qu'il est démocratique".

Une situation absurde qui va à l'encontre de nos intérêts. Si la guerre en Ukraine sert ceux des Etats-Unis, elle a pour effet de ruiner les Etats européens.

In fine, l'Occident impose aux autres la loi du plus fort. Un calcul risqué, car un jour, inévitablement, il trouvera plus fort que lui.

Conclusion

Nous voici au terme de cet article. Vous allez peut-être me dire "Tu as écrit près de 20 000 mots pour faire de la propagande pro-russe." Et c'est complètement faux.

La Russie est une dictature dirigée par un ancien officier du KGB, une des organisations les plus malfaisantes de l'histoire. Poutine a interdit toute opposition, fait probablement assassiner de nombreux opposants et engagé son pays dans une guerre meurtrière. Je ne souhaite en aucun cas cela à mon pays et j'espère qu'un jour les Russes profiteront d'une vraie démocratie.

Mais le régime politique en place dans un Etat ne retire pas à son peuple le droit à un traitement équitable. Il était possible de bâtir une architecture de sécurité en Europe qui préserve la paix. Car tout dictateur qu'il est, Poutine semblait partant. Mais l'Amérique a refusé. On a obtenu une Russie radicalisée et une menace pour l'Europe.

La guerre en Ukraine a donc une responsabilité totalement partagée entre la Russie et les Etats-Unis. Elle n'est pas l'agression d'un état pacifique par un état sanguinaire, mais une bataille entre deux empires. Et entre les deux, il y a l'Europe.

Si celle-ci veut un avenir, il faut qu'elle refuse la domination d'une puissance extérieure, même démocratique. S'il n'est pas question de laisser la Russie décider à notre place, cela doit être le cas aussi pour les Etats-Unis.

Nous français devons savoir où sont nos intérêts, qui ne sont pas ceux des Polonais ou des Baltes, et briser les chaînes qu'on nous a imposées en 1945. La dette du débarquement en Normandie n'a pas à être payée éternellement. Si on veut dire "stop" à Poutine, il faut commencer par le dire à Washington. Faute de quoi, le territoire européen restera l'échiquier des puissants, et ses peuples de simples pions.