Jean-Luc Durand

YGG Torrent, la chute d'un pirate

Est-ce que vous pratiquez le téléchargement illégal sur Internet ? Hum, vraiment jamais ? Oh oh, vous avez l'air mal à l'aise. Peut-être parce que YGG Torrent vient de disparaître ? Allons, vous ne voyez pas de quoi je parle, vraiment ? Vous savez, ce site qui hébergeait depuis 2017 des torrents, des petits fichiers permettant de partager des oeuvres soumises aux droits d'auteur : films, livres, bandes dessinées, etc.

Ce type de plateforme est habituellement poursuivie par les ayants droit et les autorités. D'ailleurs un grand bonjour aux équipes de l'ARCOM, j'aime beaucoup ce que vous faites. Mais ce qui est arrivé à YGG n'est pas une sanction judiciaire. Le scénario fait plutôt penser à une série Netflix. Un des utilisateurs, qui se fait appeler Grolum, a décidé d'éliminer son fournisseur. Hacker expérimenté, il a su exploiter une faille pour effacer tout le contenu du serveur. Et fier de lui, il a expliqué son geste en détails sur un site dédié.

Quelles sont ses motivations ? Il semble que la plateforme n'était pas tout à fait ce qu'elle prétendait. Généralement, les sites de téléchargement illégal se présentent comme une réaction légitime au coût des produits culturels. Ils affirment fonctionner un peu comme des associations, c'est-à-dire sans but lucratif et essentiellement grâce au bénévolat. Le téléchargement est souvent gratuit pour les utilisateurs, et si parfois il est demandé une petite participation financière, ce serait simplement pour couvrir les coûts d'hébergement informatique.

Or YGG, bien que tenant ce discours, aurait été en réalité une véritable entreprise. Son fondateur, dont le pseudo est Oracle (oui, dans ce milieu on aime rester discret), aurait gagné grâce à lui, et je parle au conditionnel, plus de 8 millions d'euros sur deux ans. Pour du non lucratif, ça fait beaucoup, ou alors vous êtes beaucoup plus riche que moi. YGG proposait non seulement une formule gratuite, mais aussi une autre plus rapide moyennant abonnement. Et il aurait monté tout un système complexe à base de fausses transactions et de crypto-monnaies pour blanchir ses revenus.

Autrement dit, Oracle n'aurait pas seulement partagé des œuvres. Il les aurait exploitées commercialement, ce qui est doublement illégal.

Et cerise sur le DVD, il aurait tenté de hacker les autres sites de torrents, les "concurrents" en quelque sorte, notamment en pratiquant des attaques DDoS. Elles consistent à saturer de requêtes un serveur web pour qu'il ne soit plus fonctionnel. Torrent, ton univers impitoyable. Si c'est vrai, où est l'esprit de partage communautaire et désintéressé ?

Le mode opératoire utilisé pour détruire YGG est assez intéressant. Pour résumer, tout est parti d'une favicône, celle qui apparaît à côté de l'adresse d'un site web. Cette minuscule image, apparemment sans importance, possède en réalité une empreinte numérique unique. Elle a permis à Golum d'identifier l'adresse du serveur de pré-production, c'est à dire celui sur lequel les pirates testaient la machinerie de leur site.

Et là, découverte sidérante : il n'y a aucune mesure de sécurité ou presque. Le compte racine ("root") de l'ordinateur, le plus important, n'a pas de mot de passe. Le pare-feu, un système qui protège l'ordinateur des accès extérieurs, n'est pas activé. Tous les fichiers sont en clair et non cryptés, etc. Entrez, c'est ouvert.

Je ne détaillerai pas le processus total, qui est assez long et n'intéressera que les geeks. Disons qu'une fois le renard entré dans le poulailler, tout est perdu. En ressemblant les informations, le hacker parvient jusqu'au coeur du système, le serveur de production. Il peut alors très facilement effacer toutes les données et mettre fin au site.

Ce type de fermeture fracassante n'est pas nouveau. On se rappelle l'affaire MegaUpload en 2010, même si à cette époque c'était la justice qui opérait. Le fondateur, Kim Dotcom, a été extradé vers les Etats-Unis en 2024, soit 14 ans après. Chez l'oncle Sam, quand il s'agit de billets verts, on a la rancune tenace. Cela n'a pas découragé d'autres sites de se créer, disparaitre puis réapparaitre sous un autre nom, dans une sorte de combat sans fin contre les ayants droit : T411, The Pirate Bay, etc.

Ce qui pose une question : est-ce que la persistance du téléchargement illégal ne révèle pas un problème dans le marché de la culture ? En grand pessimiste que je suis, je réponds oui, et même plusieurs.

Il y a d'abord le problème du prix. Pendant longtemps la musique ou la vidéo étaient coûteuses. On payait facilement 20€ pour l'album de son artiste préféré. Il fallait des années pour se constituer une collection intéressante. Et à peine était-elle finie qu'une nouvelle technologie vous obligeait à tout recommencer. Exemple avec la cassette VHS, puis le DVD, puis le Blu-Ray, etc. Il fallait tout racheter sur un nouveau support, donc payer à nouveau pour revoir un film que vous aviez déjà !

Cet abus manifeste a pris fin à l'apparition des services de streaming. Plus besoin d'avoir un lecteur de quelque chose pour regarder un film. Mais l'euphorie a été de courte durée, car les offres se sont multipliées. Et aujourd'hui, si on veut avoir du choix, il faut au moins 4 ou 5 abonnements différents (Netflix, Disney+, Prime Video, Apple TV+, etc.), dont les tarifs tournent autour de 10 à 15€ mensuels. Du coup l'équation économique se complique à nouveau.

Second problème, la propriété. Progressivement, les grands acteurs cherchent à nous retirer le droit de posséder leurs produits. Après le communisme où la propriété n'existe pas, voici le consumérisme, un système dans lequel seule une minorité est propriétaire, et où les autres n'ont qu'un droit d'usage temporaire et révocable. Qu'il s'agisse de la vidéo, de la musique, mais aussi de sa voiture ou d'un logiciel, le modèle de l'abonnement-location est souvent le seul disponible.

Dès lors, cessez de payer et vous perdez instantanément l'accès au produit ou service en question. A contrario, le bon vieux CD audio continuait à fonctionner même quand vous étiez au chômage. Une prise en otage du consommateur bien difficile à éviter, puisqu'elle offre en contrepartie une grande facilité d'usage au quotidien. Eh oui, c'était mieux avant.

Troisième problème, la disponibilité du produit au service dans toute les régions en même temps. C'est souvent le cas au cinéma avec des films qui sortent plus tôt aux Etats-Unis qu'en Europe. C'est encore pire en France, à cause de la chronologie des médias. La loi y impose un délai pour qu'un film visible en salle puisse se retrouver sur un service de streaming. Et le consommateur, lui, n'a pas envie d'attendre. Plus gênant, les plateformes ne cessent d'ajouter ou de retirer des films de leur catalogue, dans un ballet incompréhensible. A l'instant t, on n'a donc pas toujours la possibilité de revoir un oeuvre précise.

Oui, en matière de musique, un abonnement Spotify ou Deezer vous donne accès à quasiment tout les artistes existants. Mais partout ailleurs, qu'il s'agisse du livre ou de la vidéo, la diversité de l'offre la rend paradoxalement encore coûteuse pour un particulier.

Alors est-ce le piratage peut se justifier ? Rappelons qu'il s'agit d'un vol. Que l'offre est immense aujourd'hui, comparée à ce qu'elle pouvait être il y a 30 ans. Et que s'abonner à un service est très facile et rapide.

Mais les sites comme YGG offrent un point d'entrée unique et gratuit pour toute la culture. La recherche d'une œuvre spécifique et l'envie de posséder sa propre logithèque/bibliothèque/vidéothèque continueront certainement à les rendres attractifs.

En attendant, les torrents de YGG ont été rendus publics. Je ne vous dirai pas où les trouver, car j'ai une famille à nourrir. Oracle a déclaré qu'il ne relancerait pas le site, sans doute parce qu'il a de quoi prendre une belle retraite au soleil. Et d'autres pirates ont pris la relève. Légitime ou pas, leur activité n'est pas prête de s'éteindre.

Comment ? Est-ce que moi je télécharge sur internet ? Bien sûr que non. Vous n'avez pas honte de poser des questions pareilles ?

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