Et si on lâchait un tyrannosaure dans la nature moderne ?

Crédit photo : capture d'écran YouTube Récemment j'ai visionné une vidéo YouTube qui tentait d'imaginer ce qui se passerait si un tyrannosaure était téléporté de son époque (soit 66 millions d'années en arrière) jusque dans le monde moderne. L'emplacement choisi était la forêt amazonienne. Quelles seraient les chances de survie de l'animal dans ces conditions ? Je vais essayer de développer un peu et d’imaginer ce qui pourrait advenir dans d’autres lieux, comme la savane est-africaine par exemple.
Les caractéristiques du T-Rex
Mais avant cela, il faut voir à quel genre d'animal on a affaire.
Le tyrannosaure ne ressemblait en réalité pas vraiment à celui décrit par le cinéma américain. Le premier film Jurassic Park de 1993 expliquait que sa vision était « basée sur le mouvement ». Cela reflétait l'état des connaissances en la matière à cette époque, c'est-à-dire pas grand-chose.
Depuis lors, la science a progressé. Des découvertes incroyables ont été faites, notamment des tissus mous non fossilisés. Des crânes fossiles de cette espèce ont été étudiés, et plus particulièrement la taille du cerveau et les traces de terminaisons nerveuses que l'on peut détecter dans les os. Tout montre que le tyrannosaure avait au contraire des sens extrêmement développés.
Sa vision était binoculaire, ce qui signifie qu'il pouvait voir le relief comme les humains, et contrairement aux herbivores comme le cheval. C'est un avantage décisif pour évaluer les distances au moment de la chasse.
Son odorat devait être extrêmement efficace, à en juger notamment par la taille de la cavité nasale et de l'aire cérébrale concernée. Il devait pouvoir détecter des animaux ou des charognes à de très grandes distances, au minimum plusieurs centaines de mètres, voire peut-être plusieurs kilomètres.
Son ouïe était aussi très fine. Mais elle était conçue pour percevoir surtout les bruits sourds et moins les aigus. Cela lui permettait de détecter les pas de grands dinosaures herbivores, sans être incommodé par les sons des petits animaux qui ne l'intéressaient pas.
Mais un animal de grande taille a nécessairement d'énormes besoins physiologiques. Pour un tyrannosaure qui pèse 8 tonnes, il fallait consommer environ 200 kg de viande par jour. C'est donc en réalité un énorme point faible. Il ne pouvait survivre que dans un environnement où il existe des proies de très grande taille.
La deuxième caractéristique du tyrannosaure, c'est... encore sa taille. Elle impliquait un énorme production de chaleur, qu'il fallait évacuer. Nous les humains le faisons soit directement par contact avec la peau, soit par la transpiration, soit par la respiration, c'est-à-dire une forme de ventilation via les poumons.
Contrairement à ce qu'on imagine, un tyrannosaure ne pourrait donc pas être dans un environnement caniculaire, car il aurait immédiatement un coup de chaleur mortel.
Son poids était aussi un problème pour se déplacer. Sa vitesse maximale n'était pas de 80 km/h, mais au maximum de 27 km/h. Impossible pour lui de poursuivre une voiture ! Par conséquent la gamme des proies qu'il pouvait chasser était limitée : il fallait nécessairement qu'elles courent moins vite que lui.
En cas de chute, l'animal risquait même de briser sa cage thoracique sous sa propre masse. Or le T-Rex était bipède, donc moins bien équilibré qu'un quadrupède. En clair, il était plus facile de le faire tomber. C'est une grosse faiblesse pendant un combat.
Enfin n'oublions pas un point crucial : cet animal est séparé de notre monde par au minimum 66 millions d'années, voire plus car il s'agit là de la date de la dernière extinction massive, mais l'espèce est apparue bien avant. On va voir plus loin ce que cela implique pour ses chances de survie.
Dans la forêt amazonienne
Maintenant, déposons notre dinosaure dans la forêt amazonienne. Dans les premières secondes après son arrivée, il flairerait une multitude de proies potentielles autour de lui.
Mais dans cette région, les plus gros animaux sont les tapirs, qui pèsent au mieux 250 kg. Tous les autres sont plus petits, le T-Rex devrait donc en consommer des dizaines par jour pour manger à sa faim. Vu la dépense d'énergie nécessaire pour les capturer, l'opération ne serait pas rentable.
Plus gênant, l'Amazonie est une forêt dense. Les arbres poussent très près les uns des autres et il est donc difficile pour un animal de 4 mètres de haut de se déplacer. Le tyrannosaure est adapté à des plaines ou à des zones de faible densité arboricole. Ici il serait quasiment emprisonné entre les troncs d'arbres, ou tout au moins gêné dans ses déplacements, ce qui rendrait toute chasse impossible.
De plus, comme on l'a vu, il devrait se refroidir. Or l'effet de la transpiration ou de la respiration diminue lorsque le taux d'humidité de l'air augmente. Le dinosaure n'avait pas de glandes sudoripares, donc il ne transpirait pas. Mais il respirait et utilisait le passage de l'air dans ses muqueuses nasales pour évaporer de l'humidité et refroidir les vaisseaux sanguins situés à côté.
Par conséquent, dans une zone tropicale, il ne pourrait pas réduire sa température interne. Les études paléoclimatiques montrent d'ailleurs qu'il vivait en Amérique du Nord dans des régions tempérées ou fraîches, où la température était comprise entre 0 et 35 °C maximum.
Faute de nourriture, épuisé par la chaleur et après s'être déplacé péniblement pendant quelques jours, l'un des plus grands prédateurs de tous les temps serait condamné à mourir de faim et d'hyperthermie.
Dans la savane est-africaine
Changement de scénario : le dinosaure arrive maintenant en Afrique de l'Est. Ici pas de forêt dense. Il s'agit plutôt d'une savane avec des petits groupes d'arbres ici et là. Un tyrannosaure y serait beaucoup plus à l'aise, sans être gêné dans ses mouvements.
Le premier défi à relever serait, comme on l'a vu, la température, qui dans cette région peut atteindre 45 °C. Faute d'ombre ou d'un lac disponible pour se rafraîchir, ce serait la mort en quelques heures. Mais imaginons toutefois une période de l'année où il ne fasse pas trop chaud. Qu'arriverait-il alors ?
Dans la région, les proies sont généralement toutes petites, donc sans intérêt pour le T-Rex, ou beaucoup plus rapides que lui. C'est le cas notamment des zèbres ou des gnous, capables de courir à plus de 80 km/h. Vu sa taille, il lui serait impossible d'avoir l'effet de surprise. La cible s'enfuirait immédiatement en le voyant approcher et il serait incapable de la rattraper.
Il pourrait, par contre, tenter de dévorer des éléphants, si par hasard il en croisait. C'est ce qui se rapprocherait le plus de ses proies préhistoriques. Une carcasse fournirait suffisamment de viande pour plusieurs semaines, d'autant que le tyrannosaure peut non seulement digérer les chairs mais aussi les os (ce qui n'est pas le cas du lion par exemple). La masse comestible est donc plus importante pour lui.
Sauf que dans la nature, les éléphants ne se déplacent presque jamais seuls. Ce n'est le cas que des spécimens très âgés ou malades. La plupart du temps, ils vivent en hardes menées par une matriarche. En cas de danger, les adultes forment un rempart défensif impénétrable pour protéger les jeunes.
Dans l'hypothèse d'une attaque de T-Rex, le prédateur ne tenterait certainement pas un choc frontal suicidaire : plusieurs éléphants adultes chargeant simultanément avec leurs défenses le mettraient en pièces. Il lui faudrait alors ruser et chercher un individu isolé ou affaibli.
C'est seulement dans ce scénario-là que notre animal aurait une chance de survivre.
Du coup pas besoin d'imaginer d'autres endroits. En milieu polaire, évidemment, faute de proie terrestre et soumis à une température glaciale, le super-prédateur mourrait en quelques heures. Dans une forêt ou une campagne tempérée, du type de celles qu'on trouve en France, la température ne serait pas un problème mais là aussi, il n'y aurait aucune source de nourriture suffisante.
Le problème de l'adaptation
Connaissez-vous le fameux roman La Guerre des mondes d’Herbert George Wells ? Si oui vous savez sans doute qu'il raconte une invasion extraterrestre de la Terre. Les humains s'avèrent incapables de repousser les envahisseurs, mais ceux-ci sont finalement vaincus par des alliés inattendus : les bactéries et les virus.
Le génie de Wells est d'avoir intégré au scénario, alors qu'il écrit à la fin du XIXe siècle, le fait que les êtres vivants ne sont pas préparés pour affronter des environnements biologiques complètement différents de ceux où ils sont nés.
Le même problème se poserait pour le tyrannosaure. Imaginons que, dans un combat, il subisse une blessure. Pas besoin qu'elle soit grave, une simple égratignure suffirait. Il faudrait simplement qu'elle mette en contact le sang de l'animal avec l'environnement moderne. Une infection se déclencherait.
Or le système immunitaire d'un dinosaure ne connaîtrait pas les micro-organismes d'un monde situé des millions d'années après le sien. De nombreuses bactéries opportunistes pourraient proliférer sans barrière immunitaire efficace, provoquant une septicémie foudroyante en quelques jours.
Le phénomène se produirait en sens inverse pour les animaux modernes. Si l'un d'eux était blessé par le dinosaure, il pourrait attraper un pathogène préhistorique et déclencher une épizootie (épidémie qui touche les animaux) catastrophique.
Par conséquent, la capacité de survie d'un dinosaure dans le monde moderne serait extrêmement faible. Non seulement il ne trouverait pas facilement des proies pour se nourrir, mais même si c'était le cas, il serait condamné à brève échéance par son inadaptation biologique.
En fait, il arriverait la même chose à un lion renvoyé 66 millions d'années en arrière. Après avoir dévoré quelques petits dinosaures herbivores, il succomberait d'une infection tôt ou tard.
Cette expérience de pensée n'est donc pas complètement inutile. Elle nous rappelle combien la vie est fragile et dépendante d'un environnement très précis. Le moindre changement peut lui être fatal.