Le suicide industriel européen
Aujourd'hui un billet d'humeur. En ce moment la presse se fait l'écho de l'explosion des ventes de voitures chinoises en Europe. On lit qu'elles étaient 100.000 en 2022, 400.000 en 2024 et plus de 900.000 en 2026. Leur part de marché serait de 20 % en 2030. Tout ceci se fait évidemment au détriment des constructeurs européens. Si cette tendance se maintient, que va-t-il rester de notre industrie ?
Je sais ce qu'on va me dire. Tu t'inquiètes pour les constructeurs de voitures européens, mais tu achètes une Tesla Model Y, un modèle d'une marque américaine fabriqué en Chine (à l'époque en 2023, aujourd'hui c'est en Allemagne). Oui, et j'assume totalement. Car il n'y avait pas à ce moment-là d'équivalent européen qui tienne la route. Et surtout, même encore aujourd'hui, si je devais acheter une voiture électrique européenne, il n'y aurait guère que Volkswagen et ses nouveaux modèles ID Polo et ID Tiguan qui soutienne la comparaison avec Tesla.
Pourquoi pas une marque française ? Elles sont beaucoup trop chères par rapport à leurs prestations. La Peugeot 3008 a un écran tactile allongé bien peu pratique, et la Renault Mégane E-Tech a une capacité d'emport ridicule comparée à une Tesla (petit coffre arrière, pas de coffre avant, etc.). Le contrôle du véhicule par smartphone est complexe, l'interface multimédia Peugeot est lente et archaïque, etc.
C'est là le problème des constructeurs européens : ils ont une offre inadaptée, peu innovante. On ne peut pas demander aux consommateurs d'acheter un produit qui ne leur convient pas juste par patriotisme économique. Pire, pour beaucoup d'entre eux, il est même totalement inaccessible financièrement : les voitures thermiques ont vu leur tarif exploser en 20 ans, et les voitures électriques sont encore légèrement plus chères. Par conséquent si un concurrent étranger arrive avec des produits à prix cassé et de qualité convenable, son succès est garanti.
Alors c'est quoi le problème ? Les constructeurs européens sont-ils incapables de comprendre ce que veulent leurs clients ? Pas du tout. Mais ils sont contraints par deux choses : le marché du travail et la réglementation.
Commençons par le marché du travail. En France les coûts de production sont bien trop élevés pour qu'une petite voiture soit rentable. C'est pour cette raison que, depuis des années déjà et bien avant l'arrivée de l'électrique, des modèles tels que la Clio ou la 208 sont fabriqués au Maroc ou en Turquie. La différence avec les coûts de production chinois reste abyssale. Donc ces derniers ont un premier avantage, le prix.
Ensuite vient la réglementation. On met en place des normes de plus en plus complexes sous prétexte de défendre notre sécurité ou de favoriser la protection de l'environnement. Des systèmes de soi-disant aide à la conduite sont installés dans nos cockpits. De plus en plus intrusifs, ils prétendent nous empêcher de nous endormir ou maintenir nos voitures dans la bonne voie. Non seulement ils sont particulièrement énervants, car le conducteur subit un harcèlement continu et y perd une partie de sa liberté, mais ils coûtent très cher. C'est donc un frein supplémentaire à la production de voitures abordables.
Du coup être un constructeur de voitures européen devient un gageure. On doit développer des voitures électriques novatrices, tout en continuant à produire pendant plusieurs années des millions de voitures thermiques, et le tout dans un environnement réglementaire de plus en plus complexe, et avec les coûts du travail les plus élevés au monde. Le défi était quasi impossible à relever.
Alors à la base, qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce que l'Europe a raté ?
Pour moi la difficulté majeure tient en un mot : l'idéologie. La technocratie de Bruxelles a décidé en 2021 le plan "Fit for 55", qui prévoyait de forcer une industrie existant depuis plus d'un siècle à faire une révolution qu'elle n'avait jamais tentée : passer du moteur thermique à l'électrique.
Aucune étude d'impact n'a été réalisée avec l'aide des constructeurs, ce qui aurait permis notamment de montrer leur dépendance vis-à-vis des batteries fabriquées en Chine. Se lancer dans ces conditions, c'était de la folie. L'Europe a jeté à la poubelle la technologie dans laquelle elle avait un vrai savoir-faire et une vraie avance, le moteur thermique, au profit de l'électrique.
Soyons clairs : j'adore ma Tesla et je ne repasserai jamais à une essence ou une diesel. Mais en aucun cas je pense que tout le monde devrait forcément faire comme moi. Nous avons tous des besoins et des moyens financiers différents. Il fallait donc une offre industrielle diversifiée, qui laisse à la clientèle le temps de s'adapter.
On dit souvent que l'enfer est pavé de bonnes intentions. C'était le cas ici. On a mis en avant des grands principes et on a tout sacrifié pour les imposer. Quand on dit que la transition a été mal faite, les idiots ne savent que répondre "Parce que tu trouves que polluer, c'est bien ?". Eh bien je réponds oui. Oui, il valait mieux polluer un peu encore pendant quelques années plutôt que de ruiner toute une industrie et de mettre des centaines de milliers de personnes au chômage.
Une bonne solution aurait été d'interdire purement et simplement l'importation des voitures chinoises pendant plusieurs années. On aurait laissé ainsi le temps à nos constructeurs de se préparer. Mais cette solution de fermeté était insupportable pour les constructeurs allemands déjà très présents en Chine. Ils voulaient à tout prix y préserver leurs parts de marché, et craignaient d'éventuelles mesures de rétorsion. Ils ont finalement tout perdu, puisque depuis quatre ans ces parts s'effondrent complètement, tandis que leurs concurrents chinois débarquent maintenant en Europe.
Y a-t-il encore quelque chose à faire ? Oui bien sûr. Les constructeurs européens sont encore là. Les décisions doivent être rapides. Les droits de douane doivent être augmentés et surtout les stratégies de contournement, comme le fait d'assembler en Europe une voiture à partir de pièces détachées produites en Chine, doivent être interdites. Certes cela provoquera des tensions dans certains pays comme la Hongrie, car les Chinois y créent des usines, donc participent au développement local.
Mais si l'on ne fait rien, ce sont 2,5 millions d'emplois européens qui risquent de disparaître. C'est un nouveau pan de la souveraineté de l'Europe qui passera entre des mains étrangères. Avec des conséquences qu'on n'imagine même pas.
Car aujourd'hui les voitures sont de plus en plus connectées. Un jour les Européens ne pourront peut-être plus se déplacer sans que le gouvernement de Pékin ne donne son accord. Les normes chinoises et les décisions politiques de ce pays s'imposeront dans les faits en Europe, que nous le voulions ou non.
Et tout cela au nom de quoi ? Du libre-échange et de la protection de l'environnement. Comme d'habitude.