Jean-Luc Durand

Steve Jobs, 15 ans déjà

Hier, cela faisait 15 ans que Steve Jobs est mort. Je me souviens d'avoir posté un très court billet ce jour-là.

On dit souvent que Jobs était un visionnaire. C'était un personnage en réalité très complexe. Il avait une vision précise de ce que serait notre futur, mais il faut bien reconnaître qu'il s'appuyait aussi beaucoup sur le travail des autres. Il n'était pas réellement capable d'inventer de nouveaux concepts, mais il savait faire le tri entre ceux qui allaient marcher et ceux qui n'avaient pas d'avenir.

C'est pour cela qu'Apple a pu bâtir son offre de produits en "empruntant" la souris ou l'interface graphique au laboratoire de Xerox, qui ne savait pas quoi en faire. A chaque fois, il apportait les améliorations décisives qui transformaient un concept d'ingénieur en produit facile à utiliser.

Décrit par de nombreux employés comme autoritaire et prompt à des colères terribles, c'était aussi un homme passionné de style et qui s'entendait très bien avec Jonathan Ive, le designer officiel d'Apple. Pour lui, l'apparence du produit comptait autant que sa fonction elle-même. Il avait une véritable obsession du détail, aux antipodes de l'univers standardisé et approximatif de l'informatique. Pour en savoir plus, je vous recommande chaudement la lecture de la biographie écrite par Walter Isaacson.

Peut-on dire que ses héritiers ont été à la hauteur ? Au plan financier, oui, Tim Cook a fait d'Apple l'une des entreprises les plus riches du monde. Au plan de l'innovation, non. Apple vit toujours des produits créés sous l'ère Jobs et n'a rien lancé de révolutionnaire depuis sa mort. L'Apple Watch, bien qu'elle se vende relativement bien, n'apporte rien de transcendant dans notre quotidien et n'est, à mon avis, pas un bon choix. Le casque 3D Apple Vision Pro est hors de prix et en pratique quasi inutilisable. Le projet de voiture, un échec total, a englouti dix milliards de dollars, même si les Tesla sont très proches de ce qu'aurait pu être une "Apple Car".

Steve_Jobs_and_Macintosh_computer,_January_1984,by_Bernard_Gotfryd-_edited

Crédits photo : Bernard Gotfryd/Wikipedia

Pour l'instant l'entreprise conserve une formidable avance et dispose d'un tel trésor de guerre qu'elle peut se permettre de rater plusieurs lancements de produits. Elle n'a pas su développer d'intelligence artificielle mais n'a pas trop à craindre dans ce domaine, car ses produits, comme l'iPhone et le Mac, restent les passages obligés pour accéder aux IA. Ce qui était peut-être à la base une erreur de stratégie s'avère finalement un avantage : Apple n'a pas développé de modèle comme Anthropic ou OpenAI, mais ces derniers ne peuvent pas accéder à leurs clients sans elle.

Personnellement Steve Jobs me manque beaucoup. J'adorais les présentations au cours desquelles il décrivait de manière dithyrambique ses nouveaux produits. Je les regarde parfois encore, par nostalgie. Parfois il faisait preuve de mauvaise foi, mais souvent on sentait une vision claire que n'ont pas, pour l'instant, ses successeurs. Il était l'un des pionniers de l'informatique et, je dirais même, le plus grand.

Bill Gates n'a eu qu'un seul coup de génie dans sa vie, celui de proposer à IBM son MS-DOS pour PC. Il s'est ensuite appuyé sur ce monopole pour imposer l'un après l'autre tous ses produits (Windows, Office, Internet Explorer, etc.). Il se risque souvent à prédire le futur, mais n'a jamais été capable d'anticiper les tendances lorsqu'il dirigeait Microsoft.

Steve Jobs, lui, a lancé plusieurs authentiques révolutions. Il s'est fait éjecter de sa propre entreprise, en a fondé une deuxième et est revenu triomphalement dans la première quelques années plus tard. Un tel parcours force l'admiration.

Il n'était pas seulement un homme d'informatique, puisqu'il investit dans les studios Pixar, les précurseurs des films d'animation. L'iPod transforma complètement la façon d'écouter de la musique, en permettant à chacun d'emporter toute sa discothèque dans sa poche. Et l'iPhone fut aussi une révolution pour la téléphonie mobile.

En 2005, Jobs fut invité à l'université de Stanford pour la remise des diplômes aux étudiants. Dans son discours, il leur dit ceci : "Ne laissez pas les autres décider de votre avenir à votre place". Toute ma vie, j'ai appliqué cette maxime. Je n'aurais certainement pas pu travailler pour lui, mais je reconnais en Steve Jobs une personne qui a réellement changé le monde.

#Apple