Les portes-avions chinois, danger ou mirage ?

Crédit photo : Future Warfare Mag
Il y a déjà 17 ans, j'écrivais un court article sur le lancement du premier porte-avion chinois, le Shi Lang. Je trouvais cette info fascinante car ce type de bateau est l'instrument ultime d'une marine moderne, le plus symbolique et le plus puissant. En posséder un est la marque d'une nation qui a des ambitions mondiales, bien au-delà de ses côtes.
Mais le cas de la Chine épate par l'ampleur et la rapidité de son programme. Entre le rachat du Varyag à l'Ukraine en 1998 et le lancement du Fujian en 2022, il s'est écoulé seulement vingt-quatre ans. Vingt-quatre ans pour construire trois géants de trois générations différentes, chacun marquant un progrès technique majeur. Pour comparaison, pour le seul Charles de Gaulle français, il a fallu quinze ans entre la décision de le construire et son lancement. Et surtout, ça n'est que le début.
Ces bâtiments reflètent l'incroyable montée en puissance de la flotte de guerre chinoise, encore misérable à la fin du XXième siècle, aujourd'hui la première au monde en tonnage et en nombre de coques. Trois portes-avions, mais pour faire quoi ?
Revenons d'abord sur l'origine de la marine de la RPC. Jusqu'en 1999, sa taille et ses ambitions étaient limitées à la défense des côtes. Bien qu'en pleine croissance, le pays était encore trop pauvre et trop arriéré technologiquement pour rêver d'une flotte de haute mer moderne. Mais les chinois ressentaient comme une humiliation le passage régulier des bâtiments américains à proximité. Et ils avaient déjà en tête une opération qui aura peut-être lieu un jour, la récupération par la force de Taiwan.
Cependant, pour rattraper son retard, la méthode la plus efficace reste de s'inspirer de ceux qui sont déjà leaders. C'est pourquoi la Chine a cherché à acquérir directement un porte-avions à l'étranger. Problème : ce type de navire ne se vend que rarement. Lorsque cela arrive, il s'agit de bâtiments obsolètes, comme ça a été le cas avec le Foch français vendu en 2000 au Brésil.
Pourtant l'Empire du milieu est parvenu à dénicher une opportunité unique. Un porte-avions en cours de construction datant de l'ère soviétique, donc en partie obsolète, mais qui leur apporterait les technologies de base. C'était le Varyag, qui rouillait à quai en Ukraine, depuis que son chantier avait été interrompu en 1991.
Mais les Chinois savaient que s'ils demandaient directement aux Ukrainiens de leur acheter le navire, ils se heurteraient sans doute à un refus. La raison étant que l'Occident n'allait pas les aider à rattraper leur retard. Il fallait un subterfuge, et ils le trouvèrent. Le porte-avions fut acheté en 1998, officiellement par une société de divertissement afin de devenir un casino flottant à Hong-Kong.
Il fut ensuite remorqué jusqu'en Chine, mais au lieu de s'arrêter à la destination prévue, il continua jusqu'au chantier naval de Dalian, près de Pékin. Il y fut étudié sous toutes les coutures par les ingénieurs et, petit à petit, remis en état jusqu'à sa mise en service en 2012.
Est-ce que ce porte-avions a une valeur militaire réelle ? Oui, mais elle est relativement limitée. Comme ses deux confrères britanniques, il n'est pas à propulsion nucléaire et utilise un trampoline pour les avions (type STOBAR ou Short Take-Off But Arrested Recovery). Cela signifie qu'ils doivent être très légers. Cela limite énormément leur autonomie et par conséquent la gamme des missions possibles.
Par ailleurs il ne peut pas non plus faire décoller un avion radar de type Hawkeye, c'est-à-dire une version en taille réduite et à turbopropulseur (à hélices) du célèbre AWACS américain. Sans lui le porte-avions ne peut pas détecter à grande distance, donc très à l'avance, les menaces qui pèsent sur lui. Il doit se contenter d'une reconnaissance par hélicoptère, ce qui limite encore plus ses capacités d'action.
C'est pourquoi une fois remis en service, le Varyag fut baptisé provisoirement Shi Lang puis Liaoning, et sa classe reçu l'appellation Type 001. Plus qu'un navire de guerre, c'est aujourd'hui un navire de formation à temps plein, car les compétences d'une aviation navale sont très longues et très complexes à acquérir.
Puis les Chinois ont décidé d'essayer de construire un tel bâtiment eux-mêmes à partir de zéro. C'est le Type 002, baptisé Shandong et lancé en 2019. Le type 002 est un type 001 légèrement modifié : l'îlot (la tour de contrôle) est plus petit, et le hangar est un peu plus large, pour emporter plus d'avions. Mais il garde une propulsion classique et un trampoline. Lui aussi pourrait opérer à proximité des côtes chinoises mais pas beaucoup plus loin, et dépend énormément de son escorte pour sa protection.
A ce stade donc la Chine ne pouvait pas espérer être plus qu'une puissance régionale. Pour projeter sa puissance au-delà de son environnement proche, il faut des bâtiments beaucoup plus polyvalents. C'est pourquoi le pays a travaillé à améliorer le concept en se basant sur le modèle américain ou français.
C'est en 2022 qu'est sorti le Fujian ou Type 003. Ce porte-avions, qui n'est pas encore opérationnel, représente un véritable "grand bon en avant", pour reprendre la formule de Mao Zedong. Le trampoline est abandonné au profit de catapultes (type CATOBAR ou Catapult Assisted Take-Off and Barrier Arrested Recovery). Celles-ci permettent de faire décoller des avions beaucoup plus lourds, comme le KJ-600, la copie chinoise du Hawkeye.
Mais là où la Chine frappe fort, c'est qu'elle installe directement des catapultes de dernière génération fonctionnant à l'électromagnétisme ou EMALS. Jusqu'ici seuls les Etats-Unis maîtrisaient cette technologie très récente. Elle permet au porte-avions de faire décoller ses appareils beaucoup plus rapidement. Elle peut être facilement adaptée à la masse de chaque appareil et donc limite les pertes en énergie. Elle est aussi théoriquement plus facile à entretenir. La plupart des grands porte-avions américains, y compris le Charles de Gaulle, possèdent des catapultes à vapeur, moins performantes. La Chine apparaît donc capable de sauter une étape technologique.
Et il semble qu'on n'ait pas encore tout vu. Le porte-avions suivant, qu'on va baptiser en toute logique Type 004, pourrait être à propulsion nucléaire. Cela semble probable au vu des photos aériennes du chantier. Un tel bâtiment marquerait le rattrapage définitif de la marine chinoise par rapport à ses concurrentes occidentales.
Le nucléaire offre des avantages énormes : plus de puissance disponible, donc plus de vitesse pour le porte-avions, donc moins d'énergie au décollage nécessaire pour les chasseurs, autonomie quasi illimitée tant que le bâtiment est ravitaillé en nourriture et en carburant d'aviation, etc.
Quels sont les appareils qui sont emportés par ces porte-avions ? A priori, il s'agirait du chasseur lourd Shenyang J-15, voire un chasseur furtif de 5ème génération, le Shenyang J-35. Tout ceci reste spéculatif, mais la capacité de destruction de ces deux appareils, ainsi que la furtivité du second, les destinent à des actions offensives plus que défensives.
Et à quoi tout cela va-t-il servir ? Militairement la Chine a deux impératifs. Le premier est de sécuriser les importations et les exportations d'un pays extrêmement dépendant de ses échanges extérieurs. Elle déploie beaucoup d'énergie pour mettre en place des itinéraires sécurisées, comme la Nouvelle route de la soie. Pouvoir menacer ceux qui chercherait à les couper est donc tout sauf inutile.
Le second, bien entendu, est de pouvoir éventuellement s'emparer de Taïwan. Qu'il s'agisse d'une invasion directe ou d'un blocus pour forcer l'île à se rendre, le risque est une intervention de la flotte américaine. Il faut donc disposer d'une marine assez puissante, au moins localement, pour décourager toute action contre elle. Un porte-avions permettrait aussi d'attaquer Taïwan par l'est, alors que la majorité des défenses antiaériennes de l'île sont tournées vers l'ouest, c'est-à-dire vers le continent.
À plus longue échéance la flotte chinoise pourra aussi opérer dans le Pacifique ou l'océan indien, loin de ses bases.
Mais un porte-avions n'a pas pour but d'emporter uniquement... des avions. La guerre en Ukraine a montré l'importance majeure des drones. Ceux-ci vont se multiplier car leur coût ne cesse de baisser, tandis que la formation d'un pilote de chasse est de plus en plus longue. La présence d'un humain augmente d'ailleurs le risque d'une opération. Avec des porte-avions, la Chine se positionne sur ce créneau, c'est à dire la guerre de demain.
Evidemment, cela reste encore largement théorique, car il n'est jamais certain qu'une arme soit efficace avant qu'elle n'ait été effectivement utilisée. En matière de guerre, surtout de guerre navale, la Chine est un débutant. On ignore quelle serait la valeur de ses marins en cas de vrai conflit. En face, son principal ennemi, les Etats-Unis, se bat quasi continuellement depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Son expérience est énorme, le défi qu'il pose à la Chine aussi.
Mais la marine de celle-ci est parvenue à passer de zéro à un niveau technologique moderne en seulement une trentaine d'années. Si à cela, on ajoute qu'en tonnage et en nombre de bâtiments, la flotte chinoise est aujourd'hui la première du monde, cela ne peut qu'impressionner. Et inquiéter.