Jean-Luc Durand

Le cerveau d'une mouche

cerveau_mouche

Crédits photo : BBC

Je déteste les mouches. Elles m'ennuient profondément. À chaque fois que j'essaye de me détendre pour lire, il y en a toujours une pour se mettre à tournoyer autour de moi. Et j'ai beau avoir essayé tous les systèmes possibles, il n'y a aucune méthode 100% efficace pour les faire fuir.

Pourtant cet insecte agaçant ouvrira peut-être une porte vers notre futur. Une équipe de scientifiques associant l'université de Harvard et Google vient de réussir un exploit inattendu : elle a cartographié totalement le cerveau d'une mouche. Les 166.000 neurones et 125 millions de synapses (le lien de connexion entre deux neurones) ont tous été répertoriés. À quoi peut bien servir un tel travail ?

Précisons d'abord qu'il s'agit d'une mouche mâle. En comparant cette carte ou « connectome » avec celui du cerveau d'une mouche femelle, réalisé deux ans plus tôt, il a été possible d'en montrer les différences. Il apparaît que le mâle possède un système de traitement de la vision plus complexe que celui de la femelle, ce qui pourrait servir lors de la parade nuptiale. La zone liée à l'agressivité est aussi beaucoup plus grosse, ce qui n'étonnera pas grand monde. Les chercheurs précisent que tout ceci ne peut pas être extrapolé à l'être humain. On est contents de savoir que notre cerveau est un peu plus complexe que celui d'un insecte.

Mais surtout, cette carte ayant été rendue publique, elle a été utilisée par un étudiant pour créer une sorte de modèle d'intelligence artificielle. Oui, rappelez-vous, les modèles LLM comme ChatGPT ou Claude sont basés sur des calculs statistiques. Ici on cherche à reproduire le fonctionnement du vivant, c'est à dire simuler toutes les connexions physiques et électriques d'un véritable système nerveux.

Bien sûr, la différence de complexité entre un cerveau de mouche et le nôtre est énorme. Mais cette IA a été capable de piloter une mouche virtuelle dans le jeu vidéo Minecraft. Encore plus fort, il n'a fallu que deux jours pour faire cette adaptation, grâce à l'aide d'une autre IA, GPT-6 Astra.

C'est peu dire à quel point la science et la technique ont progressé dans les dernières années. Aujourd'hui un individu seul, un étudiant, certainement intelligent mais qui n'est même pas un chercheur spécialisé, et ne disposant que de peu de matériel (grosso modo, un simple ordinateur), peut aujourd'hui simuler et exploiter le cerveau d'un animal simple. On se prend alors à rêver à ce que pourrait faire dès aujourd'hui une entreprise disposant de centaines de chercheurs et de budgets quasi illimités, type Google par exemple. Ou ce qu'une personne seule pourra faire dans vingt ou trente ans.

Quelles perspectives cette avancée offre-t-elle ? Je dirais qu'il y a une vision optimiste et une autre pessimiste.

L'optimiste serait de se dire que plus nos connaissances sur le cerveau progressent, plus nous serons en capacité de traiter les maladies qui l'affectent, par exemple Alzheimer. On peut aussi espérer un jour rendre la vue aux aveugles et l'audition aux sourds, non pas en faisant fonctionner leurs propres yeux ou oreilles, mais en permettant à des caméras ou des micros de dialoguer avec la zone du cerveau dédiée à la vision ou l'audition.

On peut aussi imaginer augmenter nos capacités cognitives en ajoutant à notre cerveau des équipements de calcul ou de stockage de données capables d'échanger avec lui. Chacun pourrait alors accumuler des connaissances de façon instantanée et sans effort, un peu comme Néo apprend les arts martiaux en quelques secondes dans le film Matrix.

Mais il y a aussi la vision pessimiste. Chaque jour on s'approche un peu plus du moment où un ordinateur aura les mêmes capacités qu'un être humain. Un cerveau capable de penser, de questionner, de philosopher, mais qui n'aura pas, comme nous, à craindre de vieillir ou de tomber malade. La question se posera alors : que faire ? Quelle place y aura-t-il pour l'homme face à des entités bien plus performantes que lui ? Pourra-t-on les faire travailler pour nous ? Ou bien risque-t-on de devenir leurs esclaves, voire d'être éliminés par elles ?

Certains se demandent aussi si la mouche virtuelle est capable de rêver. Il est clair que, si un jour il est possible de recréer totalement virtuellement un cerveau d'être humain, toutes ses fonctions seront reproduites aussi. Mais s'agira-t-il vraiment d'un homme ou d'une femme ? Cela présuppose que la conscience naît seulement d'un support physique. En clair, que l'âme n'existe pas.

Il s'agit d'une thèse cartésienne, très scientifique. Mais elle n'est absolument pas démontrée. Déjà parce qu'un cerveau reproduit par ordinateur fonctionne sans tous les processus chimiques indispensables au véritable organe. Par exemple, il ne contient pas d'hormones ou neurotransmetteurs. Si vous êtes déprimé, les médicaments antidépresseurs peuvent vous aider en facilitant le transfert de l'information entre les neurones. C'est bien plus compliqué à simuler qu'un "simple" câblage entre des cellules.

Les partisans de la spiritualité ajouteront que l'esprit n'est pas juste une accumulation de matière grise. Il est aussi le résultat d'un processus divin. Le superordinateur qui simulera notre cerveau ne sera peut-être pas conscient. Il en aura juste l'apparence, un peu comme aujourd'hui ChatGPT ou Claude semblent "comprendre" ce que vous leur dites, alors qu'ils ne font que des probabilités.

Bref, de longs débats en perspective.

#IA #Informatique #Société