Jean-Luc Durand

La chute d'un pirate

On a appris il y a quelques jours que YGG Torrent vient de disparaître. Depuis 2017 ce site hébergeait des torrents, des petits fichiers permettant de télécharger illégalement des oeuvres protégées par le droit d'auteur : films, livres, bandes dessinées, etc.

Ce type de plateforme est habituellement poursuivie par les ayants droit et les autorités. Mais ce qui est arrivé à YGG n'est pas une sanction judiciaire. C'est l'un des utilisateurs, dont le pseudo est Grolum, qui a décidé de l'éliminer. Sans doute un pro de l'informatique et des réseaux, il a su exploiter une faille pour effacer tout le contenu du serveur. Et il a expliqué son geste en détails sur un site dédié.

Quelles sont ses motivations ? Il semble que la plateforme n'était pas en réalité ce qu'elle prétendait être. Généralement, les sites de téléchargement illégal se présentent comme une réaction face aux coûts importants des oeuvres et à l'impossibilité pour un utilisateur moyen de s'offrir l'accès à la culture. Ils affirment fonctionner un peu comme des associations, c'est-à-dire sans but lucratif et essentiellement grâce au bénévolat. Le téléchargement ne profiterait à personne, et si parfois il est demandé des petites sommes aux utilisateurs, ce serait simplement pour couvrir les coûts d'hébergement informatique.

Or YGG, bien que tenant ce discours, aurait été en réalité une véritable entreprise. Le fondateur, dont le pseudo est Oracle, aurait tiré (je parle au conditionnel) des sommes très importantes du site, plus de 8 millions d'euros sur deux ans. Pour du non lucratif, ça fait beaucoup. YGG proposait non seulement une formule gratuite, mais aussi une autre plus rapide moyennant abonnement. Et il aurait monté tout un système complexe à base de fausses transactions et de crypto-monnaies pour blanchir ses revenus.

Autrement dit, Oracle ne se contentait pas de partager des œuvres. Il les exploitait, ce qui est doublement illégal.

Et cerise sur le gâteau, il aurait tenté de hacker les sites du même type, les "concurrents" en quelque sorte, notamment en pratiquant des attaques DDoS, qui consistent à saturer de requêtes un serveur web pour qu'il ne soit plus fonctionnel. Si c'est vrai, où est l'esprit de partage communautaire et désintéressé ?

Le mode opératoire utilisé pour détruire YGG est assez intéressant. Pour résumer, tout est parti d'une favicône, celle qui apparaît à côté de l'adresse d'un site web. Ce petit dessin, apparemment sans importance, possède en réalité une empreinte numérique unique. Elle a permis à Golum d'identifier l'adresse du serveur de pré-production, c'est à dire celui sur lequel YGG testait la machinerie de son site.

Et là, une découverte sidérante : il n'y a aucune mesure de sécurité ou presque. Le compte racine ("root") de l'ordinateur, le plus important, n'a pas de mot de passe. Le pare-feu, un système qui protège l'ordinateur des accès extérieurs, n'est pas activé. Tous les fichiers sont en clair et non cryptés, etc. En ressemblant les informations (je ne détaillerai pas le processus total, qui est assez long et complexe), le hacker parvient jusqu'au coeur du système, le serveur de production. Il peut alors très facilement effacer toutes les données et détruire le service.

Ce type de fermeture fracassante n'est pas nouveau. On se rappelle l'affaire MegaUpload en 2010, même si à cette époque c'était la justice qui avait réussi à saisir les serveurs. Cela n'a pas découragé d'autres sites de se créer, encore et encore, dans une sorte de combat sans fin contre les ayants droit.

Ce qui pose une question : est-ce que la persistance d'un écosystème de téléchargement illégal ne révèle pas un problème dans le marché de la culture ? Personnellement j'en vois même plusieurs.

Il y a d'abord le problème du prix. Pendant longtemps la musique ou la vidéo étaient coûteuses. On payait facilement 20 € pour l'album de son artiste préféré. Il fallait des années pour se constituer une collection intéressante. Et à peine était-elle finie qu'une nouvelle technologie vous obligeait à tout recommencer. Exemple avec la cassette VHS, puis le DVD, puis le Blue-Ray, etc. A chaque fois on voulait vous faire racheter un nouveau support. Vous deviez investir pour revoir un film que vous aviez déjà !

Cet abus manifeste a pris fin le jour où sont sorties les offres de streaming. Plus besoin d'avoir un équipement spécial pour regarder un film. Mais l'euphorie a été de courte durée, car les offres se sont multipliées. Et si on veut aujourd'hui regarder des films avec un choix suffisamment vaste, on doit avoir au moins 4 ou 5 abonnements différents (Netflix, Disney+, Prime Video, Apple TV+, etc.) dont les tarifs aujourd'hui tournent autour de 15 €. Du coup l'équation économique se complique à nouveau.

Second problème, la propriété. Aujourd'hui les grands acteurs cherchent à nous retirer la capacité à posséder leurs produits. Qu'il s'agisse de la vidéo, de la musique, mais aussi de sa voiture ou d'un logiciel, le modèle de l'abonnement/location est mis en avant et parfois le seul disponible. Dès lors, cessez de payer et vous perdez instantanément l'accès au service ou le produit en question. A contrario, un CD audio continuait à fonctionner quelle que soit votre situation économique. Une prise en otage progressive du consommateur bien difficile à contrer, puisqu'elle offre en contrepartie une grande facilité d'usage au quotidien.

Troisième problème, la disponibilité du produit au service dans toute les régions en même temps. C'est souvent le cas au cinéma avec des films qui sortent plus tôt aux Etats-Unis qu'en Europe. C'est encore pire pour la France, spécifiquement à cause de la chronologie des médias. La loi y impose un délai pour qu'un film sorti au cinéma puisse se retrouver sur un service de streaming. Et le consommateur, lui, n'a pas envie d'attendre. Plus gênant, en matière de cinéma, les plateformes ne cessent d'ajouter ou de retirer des films de leur catalogue, dans un ballet incompréhensible. On n'a donc pas toujours la possibilité de revoir un film particulier à un moment précis.

Du coup, hormis le secteur de la musique où un abonnement Spotify vous donne accès à quasiment tout les artistes existants, partout ailleurs, qu'il s'agisse du livre ou de la vidéo, la diversité de l'offre la rend paradoxalement encore coûteuse pour un particulier.

Alors, logique le piratage ? Rappelons qu'il s'agit d'un vol. Rappelons que l'offre est immense aujourd'hui, comparée à ce qu'elle pouvait être il y a 30 ans. Rappelons la grande facilité qu'il y a pour s'abonner à un service.

Mais les sites comme YGG offrent un point d'entrée unique, simple et gratuit pour toute la culture. La recherche d'une œuvre spécifique et l'envie de posséder sa propre logithèque continueront certainement à pousser les utilisateurs vers ces plateformes.

En attendant, les torrents de YGG ont été rendus publics. Et d'autres ont pris la relève. Justifiée ou non, leur activité n'est pas prête d'être en crise.

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