Jean-Luc Durand

L'espéranto aurait-il pu réussir ?

En plein 19ème siècle, un obscur ophtalmologue polonais tenta de proposer une langue internationale artificielle appelée espéranto. Elle devait faciliter la communication entre les peuples, en les mettant tous sur un pied d'égalité. Sa grande simplicité devait lui permettre d'être apprise rapidement et sans effort.

Le projet échoua et aujourd'hui, l'anglais domine sans partage. Mais aurait-il pu en être autrement ? Retour sur un projet qui aurait pu bouleverser notre monde moderne.

Avant l'Espéranto

L'espéranto est ce que l'on appelle une langue construite, c'est-à-dire une langue artificielle. Elle n'est pas née spontanément de la pratique humaine, mais a été composée par son créateur par des choix arbitraires. Par exemple on décide que le mot « maison » se dira « domo », que le pluriel utilisera le suffixe « j », d'où « domoj » (prononcez "domoille") pour dire « maisons ».

Il y a deux types de langues construites : les langues a priori et les langues a posteriori. Une langue a priori est créée sur la base de mots ou de racines totalement inventées. Par exemple, je peux décider que « maison » se dira « go » et que le pluriel se formera avec le suffixe « li ». C'est purement arbitraire mais ça marche.

Au contraire, une langue a posteriori utilise des racines tirées de langues réelles, plus ou moins déformées. Exemple : en espéranto le verbe « parler » se dit « paroli ». Pourquoi ? Parce que la racine du verbe, « parol», vient du mot français correspondant. L'espéranto est donc une langue a posteriori.

Depuis l'antiquité, des centaines de projets de langues a posteriori ou a priori ont vu le jour. Certains avaient pour but de faciliter les échanges internationaux. D'autres se voulaient limités à certaines communautés ou certaines zones géographiques.

Un exemple fameux de langue internationale est la lingua franca, ou langue franque, qui a été parlée pendant plusieurs siècles dans le bassin méditerranéen. Il s'agissait d'un mélange d'italien, d'espagnol, de portugais et de français, le tout extrêmement simplifié. Les verbes ne se conjuguaient pas. Les mots n'avaient qu'une seule forme, etc. Sa grammaire était extrêmement basique, car elle était utilisée uniquement par des marchands. Sa longévité et la présence de nombreux dictionnaires montrent qu'elle a eu un rôle réel, même si elle n'est jamais sortie du milieu commercial.

En 1866 un projet appelé Solrésol est publié. L'auteur, le musicien français François Sudre, proposait un système de communication original basé sur les notes de musique. Avec celles-ci, on pouvait créer des mots. Par exemple « do-ré » veut dire « moi », « mi-do » veut dire « afin que ». La caractéristique incroyable de cette langue est donc que l'on peut non seulement la parler mais aussi la chanter !

Puis en 1879, un prêtre catholique allemand, Johann Martin Schleyer, crée le Volapük. Derrière ce nom bizarre se cache le premier projet de langue internationale qui a semblé pouvoir réussir. Cette langue connut un succès fulgurant. En quelques années, il y avait dans toute l'Europe des centaines de clubs. Schleyer était à certains égards un précurseur, car il avait compris l'intérêt de la communication. Il écrivait des livres et se déplaçait pour tenir des conférences.

Malheureusement la chute du Volapük fut aussi très rapide. Car il avait un gros problème, il était difficile. La structure agglutinante n'était pas très évidente pour un Européen (quoique parfaitement naturelle pour un Hongrois ou un Turc, par exemple), et il fallait aussi apprendre une déclinaison à quatre cas. C'était visible lors des congrès internationaux où les pratiquants n'étaient pas capables d'utiliser la langue dont ils venaient faire la promotion, et s'exprimaient majoritairement en allemand ! Schleyer lui-même semblait avoir du mal à parler Volapük sans trop hésiter.

Pour rendre la langue plus accessible, les propositions de simplification se multiplièrent. Mais Schleyer, en invoquant son droit d'auteur, les refusa toutes. Les différents clubs commencèrent alors à proposer chacun leur variante, ce qui provoqua l'éclatement et la fin du projet, au bout de seulement dix ans d'existence.

Le projet de Zamenhof

En 1887, un certain Louis-Lazare Zamenhof proposa à son tour sa propre langue. Zamenhof vivait en Pologne, qui, à l'époque, était annexée à la Russie. Son environnement était multilingue. On parlait yiddish, russe, polonais, allemand, etc. Il avait donc été dès l'enfance sensibilisé aux problèmes de la communication linguistique, celle que l'on décrit souvent par le mythe de la tour de Babel.

Le mot "esperanto" signifie "celui qui espère". C'est une langue très simple qui repose sur des racines de langues majoritairement latines. Prenons un exemple. La phrase « Je parle espéranto » se dit « Mi parolas esperante ». « Mi » veut dire « je ». Le verbe « parolas » se compose du radical parol- suivi de la terminaison -as, qui marque le présent. Et le mot « espéranto » se compose du radical esper- (espérer), le suffixe -ant- (participe présent), et du suffixe -e des adverbes.

Surtout, l'espéranto ne comporte aucune exception. La langue s'écrit comme elle se prononce et se prononce comme elle s'écrit. L'orthographe est donc infiniment plus simple que celle du français ou même de l'anglais.

L'espéranto connut un vif intérêt, certains pratiquants étant d'anciens volapükistes. Zamenhof avait retenu la leçon de Schleyer : il fallait faire parler de sa langue. Il n'hésitait pas à envoyer des grammaires et des dictionnaires à toutes les personnes intéressées. Il passait beaucoup de temps à traduire en espéranto des textes importants de la littérature mondiale, afin de donner à sa langue une base écrite sur laquelle les pratiquants pourraient s'appuyer.

Zamenhof ne voulait pas seulement créer une langue. Il voulait aussi bâtir un mouvement internationaliste ayant pour but la paix dans le monde. Il lui créa notamment un drapeau et un hymne. Il ne s'agissait pas d'une idéologie précise, mais d'un rêve, celui qu'une langue pourrait unir les peuples.

Un congrès annuel était organisé (et l'est encore aujourd'hui), et les participants étaient à chaque fois plus nombreux. En 1914 l'évènement fut annulé à cause de la guerre alors qu'on attendait 3.700 personnes.

Malheureusement le déchaînement des nationalismes consécutifs à la Première Guerre mondiale mit un coup de frein au mouvement. Les pratiquants étaient vus comme un danger pour le rayonnement des langues naturelles et l'usage de l'espéranto fut découragé. La langue continua de se répandre, à gagner de nouveaux adeptes, mais à un rythme bien trop lent pour convaincre.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, de nombreux espérantistes considérés comme "apatrides" furent victimes des camps de la mort nazis. Ils ne reçurent pas un meilleur accueil en URSS, Staline voyant en eux les membres d'un complot capitaliste.

Après la guerre, la communauté de l'espéranto continua à s'élargir. Mais dès les années 50, il était clair que c'était l'anglais qui avait le rôle de langue internationale et celle de Zamenhof restait une curiosité.

Aujourd'hui on compte des centaines de livres publiés dans cette langue, mais leur audience reste extrêmement limitée. Il y aurait environ un million de pratiquants dans le monde, formant un réseau de centaines de clubs un peu partout sur la planète. Ils organisent des voyages thématiques, des conférences, mais leur influence est extrêmement faible.

Devant ce qui est, il ne faut pas s'en cacher, un échec, peut-on dire que c'est l'idée même d'une langue internationale qui n'est pas possible ? Ou est-ce tout simplement que les projets présentés ne l'ont pas été de la bonne façon ou pas au bon moment ?

Une langue qui n'est pas sans défaut

Soulignons un point qui saute aux yeux lorsqu'on essaye d'apprendre l'espéranto : son côté extrêmement européo-centré. En lisant une phrase dans cette langue, on a l'impression de lire une forme d'espagnol. Et c'est justement ça le problème.

Une langue trop latine n'est pas réellement internationale. A l'oreille elle "sonne" non seulement étrangère, mais européenne auprès d'un asiatique ou d'un africain. Pour eux il s'agit d'un nouvel avatar de la culture occidentale. Il aurait été plus judicieux d'inventer des racines ex-nihilo que d'en reprendre des existantes, ou alors de les déformer suffisamment pour que leur origine soit moins visible.

De plus, bien qu'étant simple, l'espéranto a encore quelques points inutilement complexes, qui alimentent des critiques depuis l'origine. Par exemple, pourquoi avoir utilisé des lettres latines avec des signes diacritiques (la lettre c avec un accent circonflexe, etc.) ? Il était bien plus simple de se contenter de l'alphabet latin.

Pourquoi avoir inventé la marque "-n", c'est-à-dire une forme d'accusatif qui ne sert à rien ? Cela ajoute un cas de déclinaison, bien connu des lycéens qui apprennent le latin, à une langue qui n'en avait pas besoin.

Pourquoi ne pas rendre invariable l'adjectif et le placer toujours devant le nom comme en anglais ? C'est tellement plus simple ! Au lieu de cela, il faut réfléchir à sa position et en plus l'accorder en nombre et en cas.

Un mauvais timing ?

Une langue ne peut pas se développer en dix ans. Il faut des décennies pour que sa pratique se répande dans le monde. Le paradoxe de l'espéranto est qu'il est né à la période historique sans doute la plus favorable pour la création d'une langue internationale, mais que l'évolution des mentalités a été bien trop rapide pour lui laisser le temps de s'imposer.

De 1850 à 1900 en occident, l'illettrisme a connu un très fort recul avec la généralisation de l'enseignement. Pouvoir lire un livre a permis à des millions de personnes de s'enrichir au plan intellectuel. Mais comment profiter de la littérature et des journaux d'autres pays si on n'en connaît pas la langue ? Parallèlement les échanges et les voyages internationaux se sont multipliés. Le débat sur l'utilité d'une langue transnationale est donc devenu inévitable.

Mais dans la période 1900-1950, la situation s'est inversée. Avec la montée des nationalismes, qui par nature s'opposent à toute forme de culture internationale, l'espéranto a vite fait l'unanimité contre lui. Les régimes totalitaires lui étaient, comme on l'a vu, hostiles. Mais c'était aussi le cas des démocraties occidentales, qui craignaient pour leur propre influence culturelle. La France, par exemple, a refusé son adoption comme langue de travail à la Société des Nations en 1920. Elle pensait protéger le traditionnel rôle diplomatique de la langue française qui, en réalité, vivait ses dernières années.

Pour son malheur aussi, l'espéranto est né juste après l'échec du Volapük. Cela a contribué à renforcer l'idée qu'une langue internationale n'était pas viable. Encore aujourd'hui une majorité de gens considèrent cela comme une utopie.

S'il était né vingt ans plus tôt, c'est-à-dire avant la plupart de ses concurrents, il aurait peut-être eu sa chance. Combiné avec une forme d'enseignement plus moderne, c'est-à-dire un système d'apprentissage sous forme de leçons (type Assimil), bien plus simple que le couple grammaire-dictionnaire, on peut penser qu'il aurait suscité beaucoup plus d'intérêt et acquis assez vite une masse de locuteurs suffisante.

Mais ceci reste très hypothétique. Un mouvement puissant est souvent combattu par les gouvernements, la tentation d'ajouter des objectifs politiques au projet linguistique aurait été forte, etc.

Pourquoi une langue s'impose-t-elle ?

Le linguiste Max Weinreich disait qu'"une langue est un dialecte avec une armée et une flotte". Il entendait par là qu'une langue ne s'impose pas parce qu'elle plait aux lettrés, parce qu'elle est mélodieuse ou encore qu'elle a une littérature riche. Elle s'impose parce qu'elle est portée par une puissance économique et politique qui la rend incontournable, et que l'on est forcé de l'apprendre.

L'idée d'une langue internationale n'est pas absurde en soi, puisque c'est justement le rôle de l'anglais aujourd'hui et du latin hier. Mais le fait qu'elle soit artificielle est un gros handicap.

Le problème avec l'espéranto ou ses concurrents, c'est qu'au démarrage ils n'ont, par définition, pas de locuteurs. Sans ce noyau dur, il n'y a personne avec qui parler la langue.

Certains objecteront que l'Hébreu n'en avait aucun non plus et qu'il a pourtant été ressuscité à la fin du XIXe siècle. Mais il y avait derrière une énorme volonté, partagée par toute une communauté, de donner une langue commune au futur État juif. Et il n'y avait pas de débat sur la structure ou le vocabulaire de la langue, comme malheureusement cela se produit si elle est créée ex-nihilo.

Mais surtout c'est l'anglais qui a tué l'idée d'une langue internationale. Une fois que son usage a commencé à se répandre, le phénomène a fonctionné comme une boule de neige. Plus il y avait de personnes l'apprenant, plus le nombre de locuteurs rendaient cet effort justifié, plus il y avait d'apprenants, et ainsi de suite.

Pourquoi l'anglais et pas l'espéranto ?

La victoire de l'anglais n'était pourtant pas écrite d'avance. Elle tient à une combinaison de facteurs absolument exceptionnels.

Le premier est sa grande simplicité. Si les voyageurs du monde entier devaient absorber des déclinaisons et des conjugaisons pour être capables de s'orienter dans un aéroport, il y a fort à parier que le projet de Zamenhof aurait été regardé d'un autre œil. En anglais on peut se faire comprendre très facilement, même avec quelques fautes de grammaire. Le -s à la troisième personne oublié ? Le "th" prononcé "z" ? Bah, tout le monde s'en moque.

En allemand ou en russe, l'approximation est impossible, ou alors vos échanges seront extrêmement limités. Autant communiquer avec des gestes ! C'est d'ailleurs pour cette raison que la « lingua franca » était aussi une langue très simple.

Le second facteur est la taille de l'empire britannique qui l'a introduit sur tous les continents. Le troisième est la superpuissance américaine. On apprend une langue parce que cela vous ouvre des perspectives professionnelles. Or le marché américain est le premier du monde, et de loin le plus innovant.

On peut y ajouter un quatrième facteur, pas indispensable mais néanmoins important. L'anglais a aussi été porté par la formidable influence culturelle américaine. Aucun pays dans le monde n'a jamais autant produit de chansons, de livres et de films, les vecteurs naturels de la langue qu'ils utilisent.

Tout cela manquait à l'espéranto, qui ne pouvait compter que sur quelques milliers de passionnés. Le combat était vraiment inégal.

Le futur

Aujourd'hui on commence à voir apparaître certaines innovations comme la traduction simultanée par intelligence artificielle. Si un jour elle est simple à utiliser, notamment via des écouteurs, sera-t-il toujours utile de parler une langue étrangère ?

Je pense que cela dépend du contexte. Un expatrié ne va pas utiliser Google Translate pour parler à sa femme locale ou à ses enfants. Celui qui s'installe quelque part doit apprendre la langue du pays, sous peine de rester un touriste toute sa vie et surtout de laisser croire qu'il n'a pas réellement envie de s'intégrer.

Mais pour le travail, tout est différent. Avec de nouveaux outils, il est possible qu'on arrive progressivement à se passer de l'anglais, d'autant que les relations professionnelles sont basées sur l'efficacité et rien d'autre.

Par conséquent la langue de Shakespeare restera-t-elle toujours la langue internationale ? La réponse n'est pas aussi évidente qu'il y paraît, car le nombre de locuteurs en langue seconde pourrait bien baisser.

On voit dès aujourd'hui que sa maîtrise recule en Chine. Mais aussi au Japon et en Corée. Les examens universitaires lui donnent de moins en moins de poids. Certains y voient un réflexe nationaliste. En réalité il s'agit d'un calcul parfaitement rationnel. Avec l'arrivée de l'intelligence artificielle, la traduction automatique s'est tellement améliorée qu'elle suffit très bien pour la plupart des usages.

J'en veux pour preuve les nouveaux Airpods avec un système de traduction en temps réel proposé par Apple. Comme d'habitude, les détracteurs diront que c'est un gadget et que ça ne marche pas extrêmement bien.

Personnellement je pense que ce n'est que le début. Un jour on pourra échanger avec un étranger de façon totalement fluide. Il n'y a qu'à voir les progrès gigantesques faits en mode texte dans les dix dernières années. Au départ, Google Translate était pénible à utiliser. Passer de l'allemand au français donnait un résultat à peine compréhensible. Aujourd'hui le texte est lisible et le taux d'erreur parfaitement tolérable, au point de condamner une bonne partie des professionnels de la traduction.

Car apprendre une langue est un effort très long, même pour une langue facile. Lorsque le temps est limité et l'environnement très compétitif, il est important de ne pas gaspiller ses ressources. Un Chinois n'a pas intérêt à apprendre l'anglais si c'est pour le parler une heure tous les mois. C'est pour cela que la pratique de cette langue au pays de Confucius a longtemps été controversée.

Attention je ne dis pas que parler l'anglais devient inutile. Mais notre monde évolue vite et les nouvelles technologies vont peut-être révolutionner ce qui semblait avant une évidence. Zamenhof n'aura peut-être pas réussi dans son projet, mais la technologie lui donnera peut-être une forme de victoire posthume.

#Linguistique