Jean-Luc Durand

L'émergence des robots

Dans un ancien article, j'avais parlé de l'intelligence artificielle. Voici maintenant un sujet qui lui est complémentaire, celui des robots.

On peut penser que l'IA aura plus d'impact sur nos vies que la robotique, car il serait plus facile de fabriquer une machine avec des bras et des jambes que de reproduire le fonctionnement de l'esprit humain.

Rien n'est plus faux. Faire marcher un robot, ou lui faire saisir un objet avec cinq doigts est d'une complexité inouïe. Et le plus fabuleux, c'est que les progrès dans ces deux domaines sont tout aussi importants.

Car si l'IA ne concerne que l'intelligence, c'est-à-dire le raisonnement, le robot, lui, est ce qui permet à la machine d'avoir un impact sur le réel. La première est le cerveau, le second est la main. Et les risques pour nous, les humains, sont les mêmes : l'IA va concurrencer les cols blancs, et le robot les cols bleus.

Mais entrons un petit peu plus dans le détail.

Pendant longtemps la robotique a tardé à faire sa révolution. On ne fabriquait pas de robots qui puissent même de loin ressembler à un être humain et au final aucun d'entre eux n'était impressionnant.

Certes les chaînes de montage, notamment les constructeurs de voitures, étaient automatisées depuis longtemps. Mais en dehors d'un bras mécanique qui reproduit la même tâche en permanence, on ne savait pas faire grand chose de plus. Tout ce qui consiste à imiter les mouvements de l'homme, dans toute leur complexité, était impossible.

Or c'est justement là où l'être humain avait un avantage sur la machine : sa dextérité. Mauvaise nouvelle, c'est terminé. On en avait eu un avant-goût il y a quelques années avec les chiens robots de l'américain Boston Dynamics, puis son humanoïde Atlas. Aujourd'hui on reste bouche bée devant cette incroyable chorégraphie réalisée par des modèles G1 du chinois Unitree.

Marcher ou sauter, c'est bien. Mais ça ne suffit pas. Avec ses bras pouvant bouger dans toutes les directions et la capacité de préhension que lui permettent ses mains, l'être humain était jusqu'ici irremplaçable. Or c'est justement un axe de recherche prioritaire aujourd'hui : produire une main artificielle aussi efficace que la nôtre.

C'est par exemple ce que fait le suisse Mimic Robotics avec son modèle M1. Les premières générations serviront de façon basique à déplacer des objets. Les suivantes pourront remplacer les hommes pour des tâches éreintantes, comme déplacer des charges lourdes.

Mais les générations plus avancées pourront faire des tâches plus complexes, comme saisir des petits objets, par exemple des vis. Et elles le feront avec une douceur et une régularité que l'humain ne pourra pas concurrencer longtemps, fatigue oblige. Cela ouvrira la porte des robots aux activités de précision, comme le montage de produits comportant de tous petits éléments, notamment dans l'horlogerie ou les smartphones.

Comme si cela ne suffisait pas, le robot va aussi nous rattraper sur un autre point. Nous sommes dotés d'une capacité à voir et à toucher, qui manque cruellement aux robots industriels. Ainsi il est souvent interdit de s'approcher d'une chaîne de montage, car un bras mécanique qui installe un pare-brise ne vous verra pas.

Or ce type de limitation touche à sa fin. Les nouveaux robots pourront non seulement effectuer les mêmes gestes que nous, mais pourront aussi voir leur environnement et, si besoin, éviter de blesser une personne qui se trouverait à côté. Ils pourront alors évoluer parmi nous et non dans un espace confiné. C'est ce que nous promet l'entreprise italienne Generative Bionics avec son Gene.01.

Cependant tout cela ne servirait à rien si le robot était totalement inféodé à un opérateur humain. Car il ne faut pas seulement qu'il effectue des tâches complexes, il doit aussi les faire tout seul. S'il faut payer un opérateur avec une télécommande, son utilité sera bien moindre. Autrement dit, il a besoin d'un cerveau.

Et c'est là qu'on revient à l'IA, mais une IA spécialisée, pas généraliste comme ChatGPT. Elle doit être capable de maîtriser les différents membres et accessoires, et ne savoir faire que ça mais savoir le faire très bien. Et qui mieux qu'une entreprise spécialisée pouvait relever ce défi ?

C'est ce qu'a fait le français Mistral, avec Robostral Navigate. Ce modèle est capable d'analyser le flux vidéo d'une seule caméra pour piloter le déplacement d'un robot. Avec un avantage évident : c'est beaucoup moins cher qu'une batterie de capteurs comme des radars ou des émetteurs d'ultrasons (le fameux "bip bip bip" des voitures qui font un créneau).

Maintenant que votre robot parfait est construit, il reste une chose à faire : l'entraîner. Eh oui, on ne peut pas lancer un produit dans la nature sans avoir vérifié qu'il se comporte de façon sûre quelle que soit la situation. Il faut donc des... centres d'entraînement pour robots.

C'est ce que propose l'entreprise allemande Neura Robotics. Une dizaine sont prévues un peu partout dans le monde. Ils permettront à des machines de s'entraîner à différents types de tâches comme se déplacer ou soulever des objets, sans mettre en danger les humains.

Avec toutes ces innovations, les robots risquent progressivement, tout comme l'IA, de nous faire une concurrence de plus en plus forte. Sans demander de salaire, et sans jamais être fatigués. Il est encore difficile de dire exactement à quel rythme ils vont arriver sur le marché. Et évidemment les tout premiers seront certainement très chers, ce qui limitera le nombre d'entreprises pouvant investir.

Mais nous ne nous y trompons pas. Avec le temps, comme d'habitude, le coût va s'effondrer. Et cela pose un problème social énorme : que feront les humains peu qualifiés qui n'ont que leur force physique pour gagner leur vie ?

#IA