Dinosaures
Je me remémore aujourd'hui deux découvertes fantastiques faites en 2005 et 2011. La première, celle de tissus mous retrouvés dans le fémur d'un tyrannosaure. La seconde, un nodosaure dont l'apparence extérieure est intacte. Deux fenêtres sur notre passé dont, je trouve, on n'a pas assez parlé. Oubliez Jurassic Park, tout ceci est bien réel.
Le T-Rex
En 2005 donc, la paléontologue américaine Mary Schweitzer et son équipe étudient un fossile en apparence relativement banal, un fémur de tyrannosaure. Il appartient à un spécimen baptisé MOR-1125, daté de 68 millions d'années.
On ne présente plus le fameux T-Rex, considéré comme le prédateur phare de cette époque. Ce véritable monstre faisait 13 mètres de long, 4 mètres de haut pour un poids de 8 tonnes. Mais ce qui est fascinant ici, ce n'est pas son apparence.
En effet après avoir soumis le fossile à un traitement chimique de déminéralisation, les paléontologues découvrent, sidérés, que la partie centrale de l'os contient des parties molles. Ils retrouvent des tissus et notamment des vaisseaux sanguins. Bien sûr la quantité trouvée est minuscule. Mais elle est suffisamment grande pour qu'en tirant dessus avec une pince, on se rende compte que l'échantillon est élastique.

Crédits photo : Associated Press Autrement dit, de la chair de dinosaure a traversé 68 millions d'années sans se fossiliser !
Jusque là une telle découverte paraissait relever de la science-fiction. On pensait que tout ce qui est relativement dur, comme les os, pouvait se fossiliser, mais que les tissus mous, notamment les protéines, disparaissaient rapidement. Au mieux elle laissait une trace, une sorte d'ombre dans la roche. De nombreux animaux préhistoriques apparaissent ainsi : on voit clairement le squelette, mais la chair n'est plus qu'une légère différence de teinte.
Comment ce miracle a-t-il été possible ? Il semble, même si ce n'est pas encore certain, que ce morceau d'os ait d'abord été très rapidement enfermé dans un milieu sans oxygène. De plus, le fer contenu dans les globules rouges du sang a eu le même effet protecteur que le formol, ce liquide que l'on utilise traditionnellement pour empêcher un corps de se décomposer. Le résultat est que les bactéries n'ont pas pu s'attaquer à l'échantillon, lui permettant de traverser les millions d'années jusqu'à nous.
Alors la question que tout le monde se pose est : peut-on extraire de l'ADN de cet échantillon ? Vingt ans après la découverte, vous vous doutez que si on ne l'a pas déjà fait, c'est que ce n'est pas possible.
L'ADN est une molécule chimique d'une complexité inouïe qui constitue le plan de construction d'un être vivant. Malheureusement, une fois son propriétaire décédé, il a une durée de vie très courte. Sa demi-vie est de 521 ans, ce qui veut dire qu'au bout de ce délai, la moitié des liaisons chimiques dont il est constitué est brisée. Cette dégradation est spontanée, elle se produit même si les conditions dans lesquelles il est conservé sont parfaites. Donc au bout de quelques millions d'années, il ne reste rien.
Par conséquent aucun clonage d'animal ne sera jamais possible au-delà de quelques milliers d'années. C'est envisageable pour un mammouth laineux, par exemple, mais exclu pour un dinosaure.
Est-ce que néanmoins cette découverte nous apprend quelque chose sur les "grands lézards" ? Disons qu'elle a surtout confirmé ce dont on se doutait.
On était déjà quasiment sûr que les oiseaux sont les seuls descendants encore vivants des dinosaures. À l'intérieur de l'échantillon, on a trouvé du collagène. Cette molécule est une "colle biologique", elle sert à fixer les uns aux autres les tissus de l'organisme. Et elle est légèrement différente suivant les espèces. Chez le tyrannosaure, elle était quasiment identique à celle d'un oiseau moderne.
On a pu également trouver à l'intérieur du fémur du "tissu médullaire". Il s'agit d'une couche de calcium qui est présente temporairement chez les oiseaux. C'est une sorte de réserve où l'organisme stocke les minéraux qui servent à fabriquer la coquille des œufs. Cela signifie que le tyrannosaure était une femelle, et qu'elle est morte en période de ponte.
Le nodosaure
Tout aussi incroyable est cette découverte faite en Alberta au Canada. Cette zone est réputée pour contenir des sables bitumineux, c'est-à-dire un mélange de terre et de pétrole. En mars 2011, un ouvrier pilotant un engin de chantier fait une découverte sidérante : un nodosaure fossilisé, mais d'une façon très inhabituelle. Son corps en trois dimensions et son apparence extérieure sont conservés, 110 millions d'années plus tard !

Crédits photo : National Geographic Là encore il s'agit d'une chance incroyable car d'habitude les fossiles sont écrasés par la pression de la boue qui, bien plus tard, deviendra de la pierre. Là, le scénario a été différent.
On pense que l'animal est mort et que son corps a été emporté par une crue. C'est la seule façon d'expliquer qu'on l'ait retrouvé un animal terrestre à un endroit qui, à l'époque, était situé en pleine mer. Après avoir flotté un certain temps, il a fini par couler. Arrivé au fond de l'eau, il a été recouvert très vite par une couche de terre qui l'a isolée de l'eau de mer, et donc de l'oxygène qu'elle contient. Sans oxygène, les bactéries ne peuvent pas opérer. Il a ainsi été préservé de la décomposition et, de plus, s'est fossilisé sans être écrasé.
Et que sait-on de ce nodosaure ? Il a été possible de retrouver sur sa peau des restes des pigments de mélanine, c'est-à-dire la substance chimique qui produit la coloration. Lorsqu'il était vivant, l'animal devait avoir un dos rougâtre et un ventre très clair.
On a aussi retrouvé dans son estomac les restes de son dernier repas. C'était un herbivore qui se nourrissait de certains types de fougères, une plante qui se développe différemment au cours de l'année. On a ainsi pu déterminer qu'il est mort à la fin du printemps ou au début de l'été.
Quoi de fascinant dans tout ça ? Songez que les toutes premières civilisations sont apparues en 3.000 avant Jésus-Christ, soit il y a environ 5.000 ans. Un million d'années, c'est 200 fois plus. Et ces deux animaux en ont 68 et 110 au compteur ! On ne pourra jamais les ressusciter, mais ces découvertes nous rappellent à quelle point nous, les humains, sommes insignifiants dans l'histoire de la vie.