Jean-Luc Durand

L'écrivain est-il un être humain ?

Une polémique est en cours, une de plus me direz-vous, sur l'usage de l'intelligence artificielle. Un écrivain québécois, Thélyson Orélien, est accusé d'avoir fait écrire par elle son dernier roman. C'est la conclusion donnée par Pangram, un logiciel spécialisé dans l'analyse sémantique et qui permet, d'après ses auteurs, de détecter l'écriture d'origine non humaine.

J'ai donc eu l'idée de faire analyser un de mes propres textes par ce logiciel. C'est très facile car il propose un essai gratuit, sans même devoir créer un compte. Je lui ai tout bonnement soumis mon dernier article , publié il y a 5 jours à peine, Le cerveau d'une mouche, lequel d'ailleurs parle aussi d'IA !

Et le résultat m'a un peu gêné. Le score du logiciel est de 96% écrit par un être humain et 4% d'origine artificielle. Pourtant la totalité du texte est bien de moi. Je n'utilise jamais l'IA pour rédiger, mais pour la documentation et la relecture, notamment les fautes de grammaire et d'orthographe. C'est d'ailleurs précisé dans le pied de page de ce site. Mais alors, que se passe-t-il ? Pangram2 Là où Pangram est intéressant, c'est qu'il indique clairement les passages qui ne lui paraissent pas naturels. On le voit sur la copie d'écran : ce qui est d'origine humaine est surligné en vert et l'artificiel en orange. Voici les lignes en cause.

Il en aura juste l'apparence, un peu comme aujourd'hui ChatGPT ou Claude semblent "comprendre" ce que vous leur dites, alors qu'ils ne font que des probabilités. Bref, de longs débats en perspective. Tout ça à cause d'une mouche.

Ne comprenant pas exactement ce qui pose problème, j'ai posé la question à... une autre IA (encore une !), Gemini de Google. Je vous résume sa réponse.

Les points suivants déclenchent une alerte chez Pangram car les IA les utilisent souvent :

Je comprends l'explication, mais le problème est que certains de ces signaux relèvent de mon propre style. J'aime bien l'usage du terme « bref », par exemple. Il permet d'introduire facilement une conclusion.

Du coup est-ce que l'écrivain, le journaliste ou le blogueur vont devoir éviter certaines formules ou figures de style, juste pour ne pas susciter des doutes sur leur travail ?

Ainsi j'ai lu que l'usage du tiret quadratin (—) dénoterait à coup sûr le recours à l'IA. Ceux qui disent cela n'ont pas dû lire beaucoup de littérature francophone. Car ce tiret y est fréquent, notamment pour marquer un dialogue ou remplacer des parenthèses. Il est encore plus utilisé en littérature anglophone. Je l'emploie régulièrement dans les textes de mon blog sur l'écriture. Il est fort possible que les IA en abusent, mais cela ne doit en rien constituer une preuve.

Quelle que soit la méthode d'analyse, dans le cas précis de Thélyson Orélien, le logiciel a très certainement raison. Le score frôle les 100% d'origine artificielle. De surcroît on découvre que, dans le passé, l'intéressé a plagié de nombreux textes, jusqu'à dégoûter même ses plus fervents soutiens.

Je pense donc qu'il faut utiliser les logiciels de détection avec prudence. Si un livre entier, soit plusieurs dizaines de pages, est classé comme 100% IA, alors il n'y a pas de doute à avoir. Mais si un texte court montre quelques tournures douteuses, alors gardons-nous de lancer des accusations.

Cela dit, les débats vont se multiplier car l'IA est partout, au point qu'il est presque difficile de s'en passer. En matière d'écriture, on voit de plus en plus d'outils qui l'utilisent, même lorsqu'on n'a rien demandé.

Par exemple j'écris ce texte avec un logiciel appelé iWriter Pro pour Mac. C'est un banal traitement de texte conçu pour être très simple et favoriser la concentration. Après avoir tapé quelques mots, je veux, par prudence, sauvegarder le fichier. Un nom m'est alors suggéré : « IA Writing Controversy ».

Bon, c'est en anglais alors que le logiciel comprend visiblement le français, ce n'est pas très logique. Mais plus besoin de réfléchir, même pour ce petit détail, je n'ai qu'à cliquer sur « Save ». Simplissime, donc addictif.

Alors que faire ? Il pourrait y avoir une solution radicale. Pourquoi ne pas considérer que l'IA fait maintenant partie des outils de l'écrivain, et que seul compte le résultat ?

Facile à dire, mais en pratique cela impliquerait un changement complet de mentalité. Cela remettrait en cause la relation entre le lecteur et l'auteur, laquelle est basée sur la confiance. Si celui qui signe un livre n'est pas celui qui l'écrit, à quoi sert la signature ?

D'ailleurs, le recours aux prêtes-plume n'a jamais été facilement accepté. Certains auteurs à succès, comme Alexandre Dumas ou Paul-Loup Sulitzer, ont fait appel aux services de quelqu'un d'autre pour écrire leurs ouvrages, et cela a toujours déclenché des polémiques. Rien d'étonnant à ce qu'il en soit de même avec l'IA.

En attendant une réflexion sur la question, on observe qu'aujourd'hui les utilisateurs commencent à se protéger. Il existe maintenant des logiciels dits humanizers qui permettent de réécrire un texte en supprimant les tics et usages de l'intelligence artificielle. Les principaux clients sont les étudiants qui recourent massivement à ChatGPT ou Claude pour rédiger leurs dissertations ou mémoirs.

Une sorte de combat de logiciels contre d'autres logiciels. Est-ce que c'est cela que va devenir la littérature, un champ de bataille informatique ?

#IA