Chat Control 2
L'Union européenne envisage d'adopter un texte surnommé "Chat control 2". Quels risques cela fait-il courir aux citoyens des pays membres ?
De quoi parle-t-on ?
Un bref rappel pour commencer. En 2002, une directive européenne surnommée "e-Privacy" entre en vigueur. L'objectif est louable, il s'agit d'interdire totalement aux opérateurs télécoms, ou aux fournisseurs d'accès à internet, d'enregistrer ou de lire les communications privées de leurs clients sans leur consentement ou sans l'autorisation de la justice.
Problème, dès que vous défendez les droits des citoyens, cela fâche pas mal de monde.
C'est pourquoi, après on l'imagine un intense lobbying, certains groupes de pression font adopter en 2021 un autre texte surnommé "Chat Control 1". Je dis encore "surnommé" car le nom officiel est interminable.
Il introduit une exception à la directive, et permet aux opérateurs, aux fournisseurs d'accès internet ou encore aux services de messagerie (comme Gmail, Hotmail, Facebook Messenger, etc.) ni plus ni moins que d'analyser les communications privées qui transitent par leur infrastructure. Bref d'ouvrir votre courrier virtuel.
Officiellement, on cherche à détecter d'une part les images pédopornographiques, et d'autre part les tentatives des pédophiles de séduire les mineurs.
Ce texte avait une durée de vie limitée, et expirait au 3 avril 2026. Ses promoteurs ont bien tenté de le prolonger, mais le Parlement européen a refusé. Qu'à cela ne tienne, ils ont donc sorti le "Chat Control 2". Vous avez aimé le premier ? Vous allez adorer le second.
Cette fois-ci il n'est plus question d'autoriser les acteurs de l'internet à lire vos échanges. Il s'agit de les contraindre à installer des équipements qui permettent de le faire. Au moment où j'écris cet article, le 13 juillet 2026, le texte n'a pas encore été adopté.
Qui a proposé cela ? La Commission de Bruxelles bien sûr. Là aussi, on parle de réprimer la pédopornographie. Bonne nouvelle, la protection de nos enfants semble vraiment une priorité pour l'Europe. Mais est-ce la vraie raison ?
Trouver un prétexte
Le principe est toujours le même : adopter des réglementations réduisant les libertés sur une base qui semble parfaitement légitime.
Une fois l'infrastructure mise en place, et surtout le principe du contrôle admis par tous, alors qu'il viole les droits fondamentaux des citoyens, on fait évoluer les cas où il s'applique. On décrète par exemple que la fraude fiscale peut être recherchée dans les communications analysées.
Que croyez-vous qu'il se passe ensuite ? C'est le tour de la politique évidemment. Ne pas être sur la même ligne que la Commission européenne sur tel ou tel sujet, à l'origine une opinion comme une autre, devient un discours dangereux, qu'il faut d'abord surveiller puis un jour interdire. On vous dira, par exemple, que vous relayez la "propagande russe".
Au bénéfice de qui ?
S'il y a des pressions, d'où proviennent-elles ? Qui a intérêt à ce que vos libertés soient violées ? Les gouvernements bien sûr, et notamment leurs agences de renseignement.
Officiellement elles luttent pour protéger votre sécurité. Pour cela elles réclament depuis longtemps de pouvoir lire votre correspondance, pour détecter et prévenir des actes terroristes par exemple. Mais cela implique qu'il n'y ait pas de chiffrement. C'est pourquoi elles réclament sans arrêt des "portes dérobées" (l'équivalent d'une clé de décryptage) dans les systèmes de messagerie.
En pratique, elles passent une bonne partie de leur temps à travailler sur vous, oui vous, honnête citoyen. Rappelez-vous ce qu'a découvert Edward Snowden : un programme gouvernemental de surveillance de masse permettant, entre autres, de vous observer à domicile via les webcams de vos ordinateurs.
Notez que des acteurs privés sont concernés aussi, les industriels de l'internet évidemment. Leur attitude est foncièrement hypocrite. Officiellement, ils ne veulent pas de ce texte. C'est logique : comme ils assurent la transmission des messages de leurs clients, leur intérêt est de leur garantir une parfaite confidentialité.
Sauf qu'ils tirent leurs revenus de la vente d'informations liées à ces mêmes clients : âge, profil, habitudes de consommation, données médicales et financières, etc. Ce que résume la fameuse formule "quand c'est gratuit, c'est vous le produit". Lorsque vous écrivez avec Gmail, une IA de Google lit le message, il y a donc là aussi une violation de correspondance. Mais elle n'entre pas dans le cadre du "Chat Control" donc je n'irai pas plus loin sur ce sujet.
Quels sont les risques si le Chat Control 2 passe ?
Lire les échanges privés, ce n'est plus protéger les citoyens. C'est considérer que tous sont potentiellement suspects. C'est une forme d'abolition de la présomption d'innocence, pourtant l'un des piliers de la démocratie.
Si on peut comprendre, par exemple, qu'une personne soupçonnée d'avoir participé à un attentat voit ses données examinées par les enquêteurs, le fait que le citoyen lambda soit traité de la même manière est complètement injustifiable au plan des libertés individuelles.
Sauf bien sûr si l'intention réelle est de surveiller toute la population. Les truands s'en moquent, ils sauront comment y échapper. Mais les agents du fisc se frottent les mains.
Les opposants politiques et les lanceurs d'alerte seront aussi menacés. Quiconque veut dévoiler des informations pouvant nuire au gouvernement en place se trouvera forcément dans le collimateur du Chat Control.
Par ailleurs, le viol du secret de la correspondance n'est pas seulement un danger parce qu'il s'attaque à nos libertés, il l'est aussi pour des raisons purement techniques.
Si vous introduisez une porte dérobée dans un système de messagerie et que la police l'utilise, ce n'est qu'une question de temps avant qu'un policier corrompu ne vende la clé à une organisation mafieuse ou à un industriel. A partir de ce moment-là, le peu de confidentialité qui reste disparaît.
Ajoutez que pour analyser des quantités de données gigantesques, il faut des systèmes automatisés. Si vous voulez regarder les milliards de photos qui s'échangent chaque jour sur Internet, vous ne pouvez pas payer des gens pour le faire. Ce serait trop coûteux et la productivité trop faible. Il faut des logiciels capables d'effectuer cette tâche à un rythme infernal, des centaines de fois par seconde.
Or qui dit logiciel dit risque énorme de faux positifs. Si on cherche des pédophiles, une simple photo de votre jeune fils dans son bain peut être marquée comme suspecte. Un ordinateur ne sait pas faire la différence entre une scène anodine et une autre choquante. Il verra un enfant nu, et il le signalera.
Une banale discussion au sujet du terrorisme pourra vous faire classer comme tel, il suffira d'utiliser certains mots clés. Faites une mauvaise blague du type « imagine qu'on mette une bombe à tel endroit » et elle pourra être considérée comme une intention bien réelle.
Bien sûr, les communicants vous diront toujours que "toutes les précautions ont été prises" et que les résultats de la détection automatisée feront l'objet d'un contrôle humain.
Je doute qu'éviter les erreurs soit aussi facile. Et quand il y en aura, est-ce que les agences chargées du contrôle le reconnaitront sans délai et effaceront vraiment de leurs fichiers les noms des personnes soupçonnées à tord ?
L'abus du droit
Comment, dans une démocratie, un tel système peut-il se mettre en place, dans l'indifférence générale en plus ?
On nous répète, et c'est parfaitement vrai, que le droit est le fondement de la vie en société. Cela permet d'occulter le fait que c'est aussi une arme contre les citoyens. Voyez le comme un mur. Parfois les murs protègent, mais d'autres fois ils enferment.
Notez d'ailleurs comment aujourd'hui on justifie tout au nom de "l'état de droit". Cette formule pompeuse a été complètement dévoyée. Le but est d'interdire la critique. Si vous n'êtes pas d'accord avec le contrôle de la population, c'est que vous êtes contre un état soumis à des règles, bref que vous êtes un pro-dictature. Un comble!
Le drame du monde occidental, c'est que le citoyen se croit réellement en démocratie. Il ne se rend pas compte que celle-ci est née après des siècles de tâtonnement, qu'elle est fragile et de plus en plus "encadrée". Il a confiance car il y a autour de lui un immense écosystème de médias qui lui renvoie sans arrêt le même message rassurant, celui qu'il vit dans une société libre où tout le monde a son mot à dire.
Evidemment ce n'est pas le cas. Les médias sont nombreux, mais vous noterez qu'ils ont tous le même discours. Derrière un flot d'images, ils dissimulent une réalité très simple, valable partout et à toutes les époques : le pouvoir cherche toujours à réduire le champ des libertés individuelles, car un citoyen libre est un citoyen qu'on ne peut pas contrôler.
La société de consommation aggrave le problème, car elle détourne notre attention des enjeux de société au profit des biens matériels. Les sondages montrent que les gens se désintéressent massivement de la politique. A quoi pensent-ils alors ? A leur prochain iPhone ou à leurs vacances. Panem et circenses, disaient les romains.
Et avant ?
Tout cela n'est pourtant pas nouveau. A toutes les époques, on a cherché à lire la correspondance. En France, Richelieu avait inventé le "Cabinet noir", une sorte de cellule chargée d'ouvrir le courrier des nobles jugés dangereux. Cela se faisait sans que le destinataire ne s'en rende compte, notamment en falsifiant les sceaux en cire.
Pendant la première guerre mondiale, en France comme en Allemagne, le courrier des soldats était contrôlé, officiellement pour éviter que les soldats ne donnent involontairement des informations utiles à l'ennemi (emplacement de son régiment, préparation d'offensive, etc), et pour contrer la "propagande" du camp adverse.
En réalité il s'agissait surtout d'évaluer le moral des troupes, de prévenir le défaitisme et de ne laisser aucune place au débat, perçu comme dangereux car pouvant engendrer un début de contestation.
D'ailleurs les gouvernements adorent les périodes de guerre ou de catastrophes naturelles. Quoi de mieux pour décréter des réductions "temporaires" ou "exceptionnelles" des libertés ? Bien entendu, une fois la crise passée, elles restent en vigueur.
Si la guerre entre l'Ukraine et la Russie devait dégénérer en un conflit avec l'OTAN, soyez sûr que les messageries comme Signal ou Telegram seraient sommées d'ouvrir leur cryptage, sous peine d'interdiction. Ce qui relativise leur promesse de sécurité.
L'impératif : défendre nos libertés
Avant l'invention de l'email, le droit français était clair : il était interdit d'ouvrir le courrier papier. C'était aussi le cas dans la plupart des états d'Europe. Le principe en avait été adopté sous la Révolution. La seule exception était la justice, dans le cas très précis d'une instruction.
Aujourd'hui dans l'Union européenne, on s'achemine vers une autorisation pure et simple donnée aux gouvernements de lire la correspondance des particuliers. C'était inimaginable il y a seulement trente ans.
Un peu comme la propriété privée laisse place à une économie de la location, le droit à la vie privée régresse. Les causes sont multiples mais le phénomène est bien là, rendu de plus en plus visible par l'intrusion croissante des technologies dans notre vie quotidienne.
C'est pourquoi il est important de se mobiliser contre le Chat Control 2. Pour réduire les libertés publiques, la stratégie suivie a toujours été celle des petits pas. Une grande réforme serait refusée en bloc, surtout en temps de paix, alors on y va progressivement.
Que ce processus continue encore quelques années, et nos enfants ne pourront plus utiliser le moindre équipement de communication sans que quelqu'un ne sache ce qui a été dit. Et même si ça peut sembler impensable aujourd'hui, cela peut aller beaucoup plus loin.
À terme on peut tout imaginer, par exemple une surveillance obligatoire à domicile via une caméra, comme dans le prophétique roman 1984 de George Orwell. Il suffirait d'un prétexte qui tienne la route. Si nous acceptons l'inacceptable, nous en paierons le prix très cher.