Jean-Luc Durand

L'affaire Farewell

Aujourd'hui retour sur une affaire d'espionnage aux conséquences géopolitiques immenses, l'affaire Farewell. Comme toutes les histoires de ce genre, elle reste encore floue même des années plus tard. Néanmoins on peut aujourd'hui en donner une version à peu près véridique.

Avant de commencer, rappelons que le communisme s'est effondré avant tout du fait de son caractère utopique — j'en parlerai plus en détails dans un autre article. Mais certaines actions occidentales ont beaucoup aidé.

L'affaire Farewell en a fait partie. Elle est relativement peu connue car aujourd'hui seules celles qui mettent en valeur les États-Unis sont médiatisées. Pas question pour Hollywood de dépeindre une réussite française. Alors je vais tenter très modestement d'y remédier, en essayant d'être un peu plus vivant qu'un article de Wikipédia (au demeurant bien détaillé sur ce sujet).

Les origines

Vladimir Vetrov nait en 1932 à Moscou. Sa famille est pauvre, même selon les critères soviétiques. Il vit avec ses parents dans un immeuble communautaire, avec salle de bain et WC partagés. Ces origines prolétaires plaisent au régime, et lui ouvriront certaines portes. Mais plus tard elles vont créer chez lui une grande frustration, notamment quand il voyagera à l'étranger.

Devenu adolescent, il excelle en athlétisme. Puis en 1951 il entre à la MVTU, une université d'état parmi les plus sélectives du système soviétique. Il y est diplômé d'électronique en 1957 et se marie la même année.

En 1959, il pose sa candidature au KGB. Admis, il passe deux ans à l'école de formation de la sinistre institution, l'Académie Dzerjinsky. Vetrov apprend le français, l'anglais, et à devenir un parfait espion. L'objectif est de l'envoyer en mission à l'étranger.

En quoi consistaient les techniques qui lui ont été enseignées ? Globalement on peut les diviser en cinq parties.

La première était de savoir recruter et manipuler des agents. Cela commence par repérer les personnes pouvant transmettre des informations utiles à l'URSS. Ensuite il faut nouer des liens avec elles, et identifier les leviers qu'on peut exploiter pour obtenir leur collaboration : l'argent, l'idéologie, le chantage ou la vanité. C'est la fameuse méthode MICE (pour Money, Ideology, Compromission, Ego).

La seconde était l'art du déplacement et de la communication secrète. On y apprend à détecter une filature, et à l'inverse, savoir suivre quelqu'un sans se faire repérer, utiliser une boîte aux lettres morte ou échanger discrètement un sac ou un journal en public avec quelqu'un que l'on a brièvement croisé.

La troisième concerne la captation et la dissimulation d'informations. On apprend la cryptographie ou comment encoder/décoder un message, écrire avec de l'encre sympathique (invisible) entre les lignes d'un courrier en apparence banal, ou encore faire des photographies avec des petits appareils photos tel que les Minox.

La quatrième touche à l'objectif même de l'espionnage : obtenir des informations stratégiques. L'espion doit savoir évaluer rapidement la valeur d'un document, car il ne peut pas tout photographier et ne doit pas récupérer des données inutiles ou déjà connues. Cela suppose de connaître les besoins de son propre pays et d'avoir un minimum de connaissances sur les techniques du secteur visé.

Et la cinquième, c'est la fameuse "légende". L'espion doit avoir une couverture crédible. Elle nécessite un long entraînement pour entrer dans la peau de quelqu'un d'autre en s'inventant une vie fictive. Il faut la connaître par cœur si l'on ne veut pas être démasqué.

Les missions à l'ouest

En 1964, l'officier du KGB Youri Nossenko passe à l'ouest. Il révèle les noms de nombreux agents opérant sous couverture, ce qui oblige à les rapatrier en URSS et provoque une pénurie d'effectifs dans les ambassades en occident. Vetrov est alors envoyé à Paris en 1965.

Sa principale activité est, comme il y a été formé, de recruter des personnes prêtes à trahir au profit de l'URSS. Bien entendu, en sa qualité de soviétique, il est surveillé par l'agence française chargée du contre-espionnage, la Direction de la Surveillance du Territoire (DST).

Celle-ci n'utilise pas seulement des agents de métier, mais fait aussi appel à des personnes en contact avec l'URSS ou qui sont amenées pour leurs raisons professionnelles à s'y rendre. C'est ce qu'on appelle un "honorable correspondant" : quelqu'un qui n'est pas espion mais rend des services ponctuellement. L'un d'entre eux est Jacques Prévost, qui travaille chez Thomson CSF (aujourd'hui Thalès), à l'époque la plus grande entreprise française d'électronique.

Prévost se lie d'amitié avec Vetrov, même si évidemment les deux restent sur leurs gardes. Petit à petit les deux hommes, ainsi que leurs épouses, commencent à sortir régulièrement dans Paris, puis à se rendre en vacances en province. Vetrov est fasciné par le mode de vie à la française. Il envie le luxe et la liberté dont on bénéficie en Occident. Prévost l'emmène dans des grands restaurants parisiens, lui fait découvrir la culture française, etc.

Vetrov vit à cette époque les meilleurs moments de sa vie. Mais il garde un talon d'Achille, l'alcool. Il est très souvent saoûl, et cela déplaît profondément au KGB.

Un soir, après une soirée arrosée, Vetrov rentre seul et a un accident de voiture. Il s'en sort indemne mais sa Peugeot 404 est très endommagée. Problème, le véhicule a été emprunté à l'ambassade d'URSS sans prévenir son supérieur. Si ce dernier s'en aperçoit, Vetrov risque une grosse sanction, voire même d'être rappelé à Moscou.

Désespéré, il appelle Jacques Prévost à 5h du matin. Ce dernier contacte un garage partenaire de Thomson CSF et fait rapidement réparer la voiture, aux frais de son entreprise de surcroît. Vétrov se confond en remerciements et dit à Prévost qu'il aura toujours une dette envers lui. Cet accident aura un rôle décisif dans les décisions qu'il prendra plus tard.

En 1970, la mission de Vetrov à Paris prend fin. Revenu à Moscou, il est affecté au Ministère de l'Industrie Radio. Il espère ardemment retourner à Paris ou au moins en Occident, mais aucune autre mission ne lui est proposée, hormis un bref séjour en Suisse en 1973.

En 1974, il est enfin envoyé au Canada, à Montréal. Comme en France, il doit voler des secrets technologiques aux entreprises locales. On suppose que c'est à ce moment-là qu'il commence à être choqué par le procédé. Patriote, Vétrov ne comprend pas que son pays ne puisse pas développer ces techniques lui-même.

S'ensuit une brouille avec son responsable hiérarchique. Mais surtout il fait l'objet d'une tentative de recrutement par la Gendarmerie Royale du Canada (GRC), chargée du contre-espionnage. Celle-ci est détectée par le KGB, qui renvoie immédiatement Vetrov à Moscou. Il ne sera resté que neuf mois.

Vetrov n'est pas sanctionné et reçoit une bonne affectation à la direction "T" du KGB, celle chargée de l'espionnage technologique. Il a même droit à un nouvel appartement de fonction considéré comme luxueux selon les critères soviétiques. Mais il est définitivement interdit de séjour à l'étranger, le pire scénario pour lui.

La déprime et la trahison

Vetrov vit très mal cette situation. Lui qui avait travaillé pour opérer à l'étranger se retrouve coincé en URSS. Son travail ne l'intéresse pas. Il découvre que sa femme le trompe, et décide alors de la tromper à son tour avec Ludmila, une collègue de travail. Quant à son alcoolisme, il ne diminue pas, bien au contraire.

Il développe surtout une profonde aversion envers le régime soviétique. Il est écoeuré par la corruption, l'inefficacité et l'absence de liberté qui règnent à cette époque dans le monde soviétique. Frustré de ne pas être reconnu à sa juste valeur, il se promet de laisser une trace dans l'histoire. Et il trouve un moyen.

En 1980, sa décision est prise : il va trahir l'URSS. Il fait passer une lettre à Jacques Prévost et demande à le rencontrer à son prochain passage à Moscou. Là, il lui remet un document contenant des informations explosives et demande à Prévost de le transmettre "à qui il sait".

Prévost contacte la DST. Son directeur Marcel Chalet comprend qu'il s'agit d'une occasion inouïe. Il décide que son agence se chargera seule du dossier alors qu'en théorie elle n'a le droit d'agir que sur le territoire français, et que c'est le SDECE, un autre service de l'Etat, qui organise l'espionnage à l'étranger.

Chalet décide de ne pas en parler au président Valéry Giscard d'Estaing car son mandat touche à sa fin. Juste après l'élection, il met au courant son successeur François Mitterrand, qui donne son accord et exige une confidentialité absolue. Il y a en effet des ministres communistes au gouvernement ; ils se rendent régulièrement à Moscou et leur loyauté vis-à-vis de la France est douteuse.

Le transfert des documents

On donne à Vetrov le nom de code "Farewell" ("adieu"). L'usage d'un mot anglais est une sécurité. En cas d'interception des communications par les soviétiques, on espère ainsi orienter leur enquête vers la CIA.

Toutefois Jacques Prévost n'étant pas assez souvent à Moscou, il ne peut servir d'intermédiaire régulier avec Vetrov. C'est Xavier Amiel, un employé de Thomson CSF présent en permanence en Russie, et sa femme, qui vont s'en charger.

Ils ne sont pas non plus des espions de métier et vont réaliser cette tâche bénévolement et en prenant d'énormes risques. Car en effet, n'étant pas couverts par l'immunité diplomatique, ils peuvent finir leur vie au goulag si le KGB les démasque. L'épouse d'Amiel réalise ainsi plusieurs échanges discrets de documents avec Vetrov, notamment au marché où elle fait ses courses.

Amiel rencontre Vetrov, récupère les documents que celui-ci lui donne, les photocopie, puis les rend à Vetrov, qui les remet au coffre de la Direction "T". Ensuite il les transmet en France grâce à la valise diplomatique. Pour rappel, il s'agit d'un colis qu'une ambassade peut recevoir ou envoyer à son gouvernement sans que le pays où elle se trouve n'ait le droit de le contrôler.

Petit à petit, le nombre de documents augmente et la DST ne peut plus faire courir de tels risques au couple Amiel. On les remplace alors par Patrick Ferrand, attaché militaire à l'ambassade de France. Ferrand est un géant de deux mètres de haut qui ne passe pas inaperçu. Pourtant lui aussi réussit à faire passer les secrets en France sans encombre.

La transmission des documents aux américains

La France ayant mis la main sur des informations exceptionnelles, elle aurait pu être la seule à en tirer profit. Mais elle décide très vite de les partager avec la principale cible du pillage, les Etats-Unis.

François Mitterrand y voit une opportunité de réchauffer les relations avec Ronald Reagan. Le président américain ne décolère pas de savoir que le gouvernement français comporte des ministres communistes. Lors du sommet du G7 à Ottawa, il demande à Mitterrand de les renvoyer.

Mitterrand refuse mais explique à Reagan qu'il a des informations intéressantes pour lui. Il lui dit qu'il dispose d'une taupe à Moscou, "Farewell". Sur le moment Reagan sourit car il ne comprend pas pourquoi Mitterrand lui dit "adieu". Puis, grâce à une meilleure traduction, il réalise l'importance de ce qu'il a entendu.

Mitterrand lui indique notamment que les Russes copient les missiles américains, qu'ils connaissent la couverture et l'efficacité du réseau de protection radar des États-Unis et même qu'ils ont une connaissance précise du système de sécurité de la Maison-Blanche.

Les américains acceptent alors de recevoir les documents au fur et à mesure que Vetrov les fournit, et tombent des nues. Comme les Français, ils étaient bien sûr conscients de l'espionnage soviétique, mais n'imaginaient pas son ampleur et son efficacité.

Un mode opératoire déconcertant

On imagine peut-être que Vetrov est un as de l'espionnage, puisqu'à la base c'est son métier. Il agit pourtant avec une désinvolture totale. Paradoxalement, c'est peut-être cela qui lui permet de réussir. Il sort ainsi régulièrement avec, dans sa mallette, des documents classés top secret. La moindre fouille aurait pu lui être fatale. Pourtant il n'est jamais inquiété.

Vetrov commence par prêter des documents qu'on doit lui restituer après quelques heures. Les français doivent les photocopier, ce qui prend du temps. Et bien entendu les photocopies occupent de la place. Dans un deuxième temps, il est convenu qu'il photographie lui-même les documents avec un appareil Minox. Sauf que celui-ci, bien que discret, est encore relativement détectable.

Après discussion avec la CIA, celle-ci propose alors de fournir à Vetrov, via la DST, un appareil photo miniature conçu expressément pour les espions. Il est encore plus petit que les Minox, tellement qu'il peut tenir caché dans la paume de la main.

Nous sommes au début des années 80, il ne contient donc pas d'électronique et ne peut pas accommoder l'image. Sur les appareils grand public, on tourne l'objectif pour faire varier la position des lentilles. Mais celui de la CIA est bien trop compact pour cela. Or sans accommodation, il faut n'être ni trop loin ni trop près de la feuille à photographier, faute de quoi le résultat sera flou et inexploitable.

La solution trouvée est d'accrocher à l'appareil photo un fil, lui-même relié à une aiguille. Lorsqu'on le tient au-dessus d'un document posé sur une table, la longueur du fil et l'aiguille indiquent la distance à laquelle se placer. Le dispositif relève du bricolage, et pourtant il s'avère très efficace.

Le fil et l'aiguille permettent même à l'espion d'avoir un alibi si jamais on le surprend pendant l'opération. Il suffit de cacher l'appareil photo en fermant la main et de faire semblant de se recoudre un bouton !

L'anecdote des photos

La CIA demande à ce que son appareil photo lui soit envoyé directement car elle seule serait en mesure de développer les prises de vue, soi-disant parce que la chimie utilisée est très complexe.

On peut y voir une attitude méprisante, reléguant les Français au rang de sous-traitants non fiables alors qu'ils fournissent l'information sur un plateau. Mais surtout, s'ils acceptent, ces derniers verront passer entre leurs mains des documents de la plus haute importance sans pouvoir les consulter !

Reconnaissons que si le produit de l'espionnage soviétique transite par la DST, cela signifie que de nombreux secrets américains sont connus aussi par Paris. La frustration de Washington est donc compréhensible, mais les Français sont leurs alliés et c'est le prix à payer pour des renseignements d'une valeur inestimable.

Refusant d'être un simple exécutant, Marcel Chalet fait démonter l'appareil par son service technique. Avec l'aide discrète d'un ingénieur de Kodak-Pathé, il parvient à déterminer la composition de la pellicule, et par conséquent le procédé nécessaire pour la développer. De cette façon, tous les documents récupérés peuvent être consultés en France.

Mais surtout la DST envoie aux Américains non pas les pellicules, mais les photos déjà développées ! Sidérés, ces derniers ne peuvent que reconnaître la maîtrise technique de leur allié, et ne font finalement aucun commentaire.

Le contenu des documents

Après analyse, les documents de Vetrov laissent sans voix. Ils révèlent une gigantesque entreprise de pillage technologique de l'Occident, qui vise à compenser l'incapacité de l'URSS à développer elle-même une recherche efficace.

On découvre que le KGB a des centaines de sources de renseignements en Europe et aux Etats-Unis. Ce sont des ingénieurs, des techniciens, des employés, des fonctionnaires. Tous trahissent par idéologie ou pour l'argent.

L'étendue de ce vol d'informations est incalculable. Les soviétiques économisent ainsi des années de recherche et développement. Mais elle révèle aussi la dépendance de l'URSS à l'Occident. On le croyait solide, et on découvre un régime complètement dépassé par le progrès et qui doit voler pour rester dans la course.

Les gouvernements français et américains prennent alors conscience que le monde communiste est un colosse aux pieds d'argile. Derrière des réalisations de prestige et une apparente parité technologique, il s'essouffle. N'est-ce pas le moment de l'abattre ?

Le piège des américains

Vetrov ayant fourni leur identité, le premier réflexe des occidentaux est d'arrêter les nationaux qui trahissent, et d'expulser les espions soviétiques.

Puis la CIA fait une étude détaillée des documents de Vetrov et identifie quelles sont les technologies clés que le KGB recherche. Un membre du Conseil de sécurité nationale, Gus Weiss, fait alors une proposition extrêmement ingénieuse.

Plutôt que de combattre le renseignement soviétique, il suggère de lui transmettre de fausses informations. Notamment, il propose que les données techniques des équipements soient modifiées pour les rendre inopérants. La proposition est adoptée et baptisée "Opération Kudo".

La CIA commence donc à collaborer avec les entreprises visées par l'espionnage. Les plans des composants électroniques sont ainsi volontairement truqués, de même que ceux des avions furtifs, des moteurs, etc. Même les formules chimiques sont modifiées. Encore mieux, certains logiciels sont piégés avec des fonctions cachées qui peuvent être activées à distance.

L'exemple le plus parlant de cette intoxication est le sabotage d'un gazoduc en Sibérie. Au début des années 80, l'URSS en construit un pour exporter du gaz naturel vers l'Europe de l'Ouest et alimenter son économie en devises. Pour le faire marcher, il faut piloter en temps réel tout un système de pompes, de valves et de turbines. C'est trop complexe pour des êtres humains et nécessite un logiciel spécialisé.

La CIA remarque que l'URSS cherche à copier ce logiciel, car son exportation est interdite. Elle introduit donc à l'intérieur des lignes de codes additionnelles qui ont pour effet de déclencher de façon intempestive des surpressions extrêmement dangereuses. Et ça marche. A l'été 1982, les satellites militaires américains repèrent l'une des plus importantes explosions non nucléaires de l'histoire. Une grande partie du gazoduc est détruite.

De multiples autres pannes se produisent dans des usines de tracteurs ou de produits chimiques. Comme les soviétiques utilisent des technologies volées qu'ils ne maîtrisent pas, ils sont incapables de réparer. Par ailleurs, la transmission de plans d'engins aéronautiques et spatiaux irréalisables fait perdre à l'URSS d'énormes ressources en recherche et développement.

C'est lorsqu'il juge le régime exsangue que le gouvernement de Ronald Reagan lance, quelques mois plus tard en 1983, la fameuse "Initiative de défense stratégique" (IDS), également surnommée Guerre des étoiles. Il déclare pouvoir construire un réseau de satellites capable de détruire à distance, via un rayon laser, les missiles atomiques ennemis, ce qui réduirait à néant la dissuasion nucléaire soviétique.

Du bluff à l'état pur, car il est impossible de le faire avec la technologie de l'époque. Mais l'URSS y croit, et ne pouvant relever le défi, elle doit mettre fin à la guerre froide.

La fin de Vetrov

Début 1982, le nombre de documents à traiter est tel que la DST demande à Vetrov de faire une pause pendant deux mois. Ce dernier a l'impression qu'on l'abandonne et devient paranoïaque.

En février, il se persuade que sa maitresse Ludmila le surveille et tente de l'éliminer en la poignardant. Il tue aussi un passant qui voulait porter secours à la jeune femme. Blessée, celle-ci parvient tout de même à le dénoncer. Il est immédiatement arrêté mais ne révèle pas sa trahison. Condamné à douze ans de prison, il est envoyé dans un goulag en Sibérie.

En toute logique il aurait dû purger sa peine jusqu'au bout. Comment les soviétiques l'ont-ils démasqué ? Plusieurs thèses s'affrontent.

La première est que, pendant sa détention, il a tenté de faire passer un document à la DST via des co-détenus puis sa femme. Le KGB l'aurait simplement intercepté, les goulags étant truffés d'indicateurs.

Il y en a une seconde, moins flatteuse pour la France. Le 28 mars 1983, François Scheer, le directeur du cabinet du ministre des affaires étrangères, Claude Cheysson, convoque un responsable de l'ambassade soviétique, Nikolaï Afanassievski. Il veut l'informer du fait que 47 diplomates vont être expulsés de France. Pour le justifier, Scheer lui montre la photocopie d'une page écrite en russe et indiquant que ces personnes sont des agents du KGB sous couverture.

Pas de chance, Afanassievski en est un aussi. Il reconnaît l'en-tête de la direction "T" en haut de la feuille et peut donc en déduire l'origine. Il prévient immédiatement sa direction, laquelle vérifie qui était habilité à consulter ce document. Cinq noms apparaissent, dont celui de Vetrov. Or c'est le seul à avoir été en poste à l'étranger, et en plus à Paris. Son profil colle parfaitement avec la possibilité d'une trahison.

Selon une troisième thèse, Vetrov a été trahi par une taupe soviétique à la CIA. Il y en a plusieurs à l'époque : Edward Lee Howard, Robert Hanssen, et le plus connu Aldrich Ames. Compte tenu des dates, c'est Howard qui est le plus suspect. Mais aucune information publique ne permet d'en être sûr. La trahison pourrait tout aussi bien venir d'une quatrième personne.

Quoi qu'il en soit, on suppose que Vetrov est torturé et passe aux aveux. Sur le moment rien ne filtre et personne n'a de ses nouvelles.

Puis un jour, sa femme est convoquée par le KGB. Elle s'assoit dans une petite pièce dénuée de meubles, hormis une table et deux chaises. Un agent arrive et lui lit un papier. "Votre mari a été condamné pour haute trahison et exécuté."

On sait aujourd'hui que Vladimir Vetrov est mort le 23 janvier 1985, tué d'une balle dans la nuque.

Conclusion

Cette histoire me laisse quelques regrets. D'abord que le gouvernement français n'ait pas lui aussi exploité les informations fournies par Farewell pour piéger les soviétiques. Surtout, comme on l'a vu, il est possible (quoique pas prouvé) qu'il ait démasqué son propre agent par pure bêtise. Si c'est vrai, il n'y a pas de quoi être fier.

L'affaire Farewell est l'un des derniers clous dans le cercueil du bloc communiste. Elle a révélé que ce système ne pouvait pas fonctionner, et que ses succès apparents étaient dus au pillage du monde capitaliste.

Malheureusement aujourd'hui elle tombe dans l'oubli. Le temps passe, et dans les générations qui n'ont pas connu la chute du mur de Berlin, de nombreuses personnes regardent l'URSS avec nostalgie. Elles expliquent que "si l'on avait fait les choses un peu différemment", ce régime aurait été viable, voire une alternative crédible aux démocraties libérales.

C'était tout le contraire, et Vladimir Vetrov a payé de sa vie le fait de l'avoir montré. En Russie il est vu comme un traître. En Occident, remercions-le d'avoir hâté la chute d'un régime totalitaire qui nous a menacés d'une guerre totale pendant près d'un demi-siècle.

Farewell rêvait d'entrer dans l'histoire et un jour, j'en suis sûr, on reconnaîtra le rôle qu'il y a joué. Un rôle de l'ombre, tandis que d'autres, comme Alexandre Soljenitsyne, prenaient la lumière.

Si le sujet vous intéresse, de nombreux livres et documentaires sont disponibles sur cette affaire. Vous trouverez aussi des vidéos YouTube intéressantes, notamment celle de Notre Monde et celle d'Imineo.

Le cinéma aussi s'est emparé de ce morceau d'histoire. En 2009, un film de Christian Carion a eu un succès d'estime. Malgré une bonne réalisation, le scénario s'éloigne trop de la réalité. Emir Kusturica joue Sergei Grigoriev, un personnage fictif au caractère bien trempé, qui ne ressemble pas vraiment au Vetrov décrit par ceux qui l'ont connu. Guillaume Canet incarne Pierre Froment, inspiré de Xavier Amiel. Quant à Patrick Ferrand, il passe à la trappe, sans doute pour simplifier l'histoire. Le plus gros problème est la fin, complètement délirante. Un film à voir, mais avec beaucoup de recul.

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